Avant propos               

Y a-t-il mérite à s’intéresser au fait banal ?

Sans doute. En science comme en poésie,

il s’agit de rompre avec le cocon tissé autour de nous par l’habitude,

et c’est chose difficile.

Galileo Galilei, dit Galilée

 

Maucor était le nom de mon grand-père maternel. Longtemps j’ai attaché peu d’importance à ce nom - ce patronyme, devrai-je dire - qui n’est pas le mien. A vrai dire, hormis mon grand-père Joseph, ma mère, ma tante, mon oncle, ses fils et ses petits-enfants, je n’ai rencontré personne d’autre du même nom.

On dit, parfois avec émotion, que les ours des Pyrénées sont menacés de disparition ; on dit que cinquante espèces d’insectes disparaissent de la surface de la Terre chaque année. Mais jamais la disparition statistiquement programmée, inéluctable, d’un nom rare n’a posé question. L’événement ne concerne que la vie ordinaire de quelques gens ordinaires. Marginal rime finalement avec banal.

Depuis la Révolution, pour faire cesser les abus dans les changements de patronymes, la loi nous fait obligation de porter celui de notre autre grand-père ; en conséquence les Français seront donc de plus en plus nombreux à s’appeler Martin ou Bernard.

Alors que les langues bien vivantes s’enrichissent chaque jour de mots nouveaux et que la population augmente, paradoxalement la liste des patronymes se réduit au fil du temps. Et le nom de Maucor disparaîtrait ainsi à jamais dans un trou noir, comme sous l’action d’une loi de physique universelle ? Le temps viendra où la situation exigera une autre pratique.

En attendant des noms de familles meurent. Ranguedat est de ceux-là.

A la recherche d’empreintes laissées dans le passé par Maucor, nom a priori béarnais, j’ai découvert que ce nom avait eu une vie, d’une richesse qui me semble mériter quelques pages. J’avoue avoir pensé écrire une «biographie».

J’ai découvert les conditions de la naissance des noms, plus précisément de celui-ci, sa nature, son sens caché, sa signification, ses mutations, la pratique de la transmission, des porteurs de toutes conditions. J’ai cherché «la raison des effets», suivant la leçon de Blaise Pascal. J’ai été amené à entrevoir de petites histoires d’à coté de la Grande, des personnages - des grands et des petits - des anecdotes historiques, des documents jaunis, émouvants, de possibles ancêtres, des gentils et des méchants. J’ai tenté de reconstituer des itinéraires dans les  arcanes de la Grande Histoire.

Ces recherches - à temps perdu - ont pu être systématiques,  intuitives, appliquées, superficielles, hasardeuses, inspirées ou logiques. Menées suivant un fil conducteur, sensées être le résultat d’une forte logique, elles se sont égarées parfois dans un labyrinthe, qui canalise, enferme la pensée vagabonde, a dit le poète. Il m’est arrivé aussi de trouver ce que je cherchais. Ainsi j’ai voyagé dans un monde à plusieurs dimensions, souvent hors du Béarn. Car c’est quasi le même de converser avec ceux des autres siècles que de voyager, nous dit Descartes.

Et, sur de fausses pistes, j’ai découvert la fécondité des hypothèses inexactes chère aux chercheurs.

J’ai franchi la porte des eaux sombres, pour entrer dans la vie des morts ! Je suis allé sur la rivière de feu que tous doivent traverser dans leur vie d’outre-tombe. J’ai vécu avec eux des drames et des moments historiques. En compilateur, j’ai accumulé des informations, j’ai pris des notes. Mais jamais trop.

En quête de quoi, au fait ?

De réponses, d’identité, d’identification, de racines, de connaissance, de comprendre ou même d’expliquer.

Alors je me suis risqué à faire parler les archives, à spéculer, conjecturer, un jeu normalement réservé aux historiens et aux anthroponymistes. Sur une déduction, des certitudes, une intime conviction, sur du possible ou du probable, j’ai osé proposer à l’occasion une explication.

Volontairement j’ai négligé la recherche d’empreintes génétiques. Cette enquête est menée sans le souci des généalogistes d’établir des liens de parenté. Elle n’est pas mue par l’obsession des origines, qui mène fatalement à des théories d’exclusion sous prétexte de pureté de la race et de préservation d’une culture soi-disant éternelle, figée comme une pierre. Malgré cela, j’ai rencontré la ségrégation sociale des bourgs du haut Moyen-Age et « le démon des démographes », le racisme. J’ai aussi rencontré l’Apocalypse. Surtout, j’ai parcouru le monde.

 

Introduction                

Dèisha l’arrosa a l’arrosèr ……….……..……………..Laisse la rose au rosier
Se la trencas, que’s va morir …………….…..Si tu la coupes, elle en mourra.
Que n’a maucor, l’arrosinèr ………………………...Que de peine a le résinier
Quan pica a mort quaunque vielh pin........Quand il pique à mort un vieux pin.

de Nadau, chanteurs béarnais

 

Maucor et Ranguedat, sont des noms de familles béarnaises, il ne fait aucun doute pour les Béarnais. Ce sont les noms que portaient mes grands-parents maternels, béarnais comme tous mes grands-parents et leurs parents.

A ma connaissance, ma grand-mère Jeanne était la dernière des Ranguedat.

Les Maucor sont rares. Je les salue. A moins d’un sursaut exceptionnel de leur taux de fécondité, les règles actuelles de transmission du patronyme condamnent aussi le leur à disparaître. Maucor, soumis à la dure loi sur l’héritage du nom, submergé par les patronymes dominants, doit statistiquement disparaître des annuaires et des registres d’état civil. C’est mathématique et bien regrettable. Pour combien de temps Maucor figure-t-il parmi les milliers de patronymes recensés en France ?

Lorsque les hommes ont prétendu construire une tour pour monter au Paradis, Dieu, ce jour-là machiavélique, leur a fait parler différentes langues pour créer la mésentente et faire échouer le projet. Nos ancêtres ont parlé jusqu’à quinze mille langues, au XVII°s.. Il est estimé grosso modo cinq mille langues parlées dans le monde d’aujourd’hui, dont environ vingt-cinq disparaissent chaque année. Mais si la multiplication des langues a été une punition de Dieu pour créer la confusion, c’est au contraire pour l’éviter que les hommes ont créé les patronymes.

Dieu, un autre jour, a créé et baptisé Adam et Eve. Et  l’aventure de notre petit monde commença : les hommes, pour éviter l’enfer, ont nommé les hommes. Maucor est né, des Maucor sont nés. Maucor, s’il est un nom de familles béarnaises, est-il aussi un nom de famille béarnais ? Quelle en est l’origine, la genèse ? Et bien d’autres questions. Nou sabém pas.  J’ai voulu savoir.