1- Trois bonnes maisons, trois bonnes raisons

Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste,

après la mort des êtres, après la destruction des choses,

seules, plus frêles mais plus vivaces plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles

l’odeur et la saveur restent encore longtemps,

comme des âmes à se rappeler, à attendre, à espérer,

sur la ruine de tout le reste,

à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.

 

Marcel Proust. Du côté de chez Swann. A la recherche du temps perdu

La fidèle saveur des statistiques

 

Même les aventuriers ne partent pas à l’aventure : ils préparent minutieusement leurs bagages. Au risque d’impatienter, nous devons faire appel à la statistique pour cerner le domaine d’exploration. Alors nous confirmons, dans une criante évidence arithmétique, que Maucor se reproduit surtout en Béarn.

Par périodes de 25 ans, soit l’équivalent d’une génération, les statistiques des naissances des Maucor sont :

·         1891 - 1915 = 3            dans les Pyrénées-Atlantiques

·         1916 - 1940 = 5            Pyrénées-Atlantiques = 2  Dordogne = 2 Gironde = 1              

·         1941 - 1965 = 3            Pyrénées-Atlantiques = 2   Haute-Vienne = 1

·         1966 - 1990 = 2            dans les Pyrénées-Atlantiques

En un siècle, 13 Maucor sont nés ! Mais moins de 10 ont dû connaître le troisième millénaire.

Ayant identifié huit des treize, de la branche des Maucor issue de mon grand-père maternel, né à Laruns, en Vallée d’Ossau, j’en déduis, sans forcer ma perspicacité, qu’une autre branche, elle aussi d’origine pyrénéenne, m’échappe. Les recherches généalogiques éclaireront ceux qui s’y attacheront.

 

De la même manière, les naissances des Ranguedat :

·         1891 - 1915 = 2   dans les Pyrénées-Atlantiques

·         1916 - 1940 = 2   dans les Pyrénées-Atlantiques

·         1941 - 1965 = 0

·         1966 - 1990 = 0

Un demi-siècle sans descendance…in aeternum,  pour l’éternité.

Pour la suite, nous ne courrons pas deux lièvres à la fois. Nous consacrerons à Maucor toute notre attention.

 

La maison du seigneur

 

Maucor est le nom d’un petit village du Béarn, proche de Morlaàs, à quelques kilomètres au nord-est de Pau, nord-ouest des Pyrénées atlantiques. Dans son Dictionnaire de la France, fin XIX°s., P.Joanne le décrit dans un style très particulier :

 

MAUCOR : c. de 218 h (492 hect.), à 325 m, sur le faîte entre Luy  de France et Luy de Béarn, cant. Et poste de Morlaàs (2 km) Arr. de Pau (12 km N.E) perc., 1 ec. Pub. Chat.ruiné.

 

Château ruiné, il l’est toujours.

Il avait donc existé des châtelains, des seigneurs de Maucor…M’inspirant de l’expérience des chercheurs de trésors, j’ai cherché leur trace, non pas dans les ruines, mais dans les archives.

La carte de Cassini, une référence pourtant, éditée avant la Révolution, a fait disparaître le «r» final de Maucor… et le château…

En déduire que le château n’existait pas un siècle auparavant, est une mesquinerie. Saluons plutôt les vénérables ruines, déjà ruines et poussières au XVIII°s., donc sans intérêt cartographique pour un Cassini géographe. Sans nul doute des seigneurs ont vécu sur la terre de Maucor.

 

 

 

La maison du Cagot

 

Mais, comme un château de cartes, le rêve peut s’écrouler. Marguerite Maucor, ma mère, se souvient de ce que l’historien local Georges Laplace, ancien camarade de classe, lui dit un jour : «Tu portes un nom de village, comme les Cagots. Tu devrais avoir des ancêtres dans les métiers du bois.»  Effectivement…

Ceux de la race maudite, suivant l’expression populaire reprise en 1855 par Elisabeth Gaskell et cent ans plus tard par Osmin Ricau[3], étaient identifiés du nom du village à l’écart duquel ils devaient vivre. Ils ne pouvaient exercer de métier en contact avec la nourriture, sous prétexte d’un passé de lépreux. Progressivement le XVIII°s., puis la Révolution définitivement, mirent fin à plusieurs siècles d’exclusion, de ségrégation, d’apartheid, de discrimination, d’ostracisme, de mépris. Ces mots ne sont pas trop forts. Ecoutons Elisabeth Gaskell : «Nous avons nos torts en Angleterre… Nous avons torturé les Juifs ; nous avons brûlé Catholiques et Protestants… Nous avons violemment critiqué les Puritains… Mais, finalement, je ne pense pas que nous ayons été pires que nos amis Continentaux.» (Vis à vis des Cagots)

La carte de Cassini ne peut être plus claire :

comme pour de nombreux villages béarnais, basques, landais ou bigourdans, les Cagots de Lons avaient leur hameau à l’écart du village de Lons, entre Lescar et Pau. 

 

(Chau = château)


 

L’ostau

 

La société béarnaise n’étant pas seulement constituée de petits seigneurs et de Cagots, une autre origine du nom de Maucor devrait exister. En effet…C’est une longue histoire.

Au commencement étaient Adam et Eve et leurs noms de baptême. Puis les hommes devinrent de plus en plus nombreux. Ils nommèrent les hommes et les lieux qu’ils fréquentaient. Longtemps le nom de baptême fut seul pour désigner un individu. Malgré la variété des noms disponibles, la mode – la mode existe depuis que l’homme est ! - fit que certains noms de baptême envahirent les rues et les campagnes et que d’autres devenaient hors d’usage. A l’autre extrémité des Pyrénées, en Catalogne, Guilhem fut de ceux-là le plus conquérant.

 

L’étude du cartulaire[4] catalan de Sant Cugat[5] est révélatrice :

·         Entre les années 970 et 979, sur un ensemble de 238 individus, on rencontre 172 noms différents.

·         Entre 1070 et 1079, sur un total de 159 individus, on ne trouve plus que 58 noms différents.

·         Entre 1170 et 1175, sur 272 individus, il ne reste que 44 noms différents, soit en moyenne un nom pour six personnes !

Les Béarnais, dans la même situation, usèrent de diminutifs. Cette astuce permit, tout en faisant référence à un nom à la mode, de le personnaliser.

Une étude[6] sur les chefs de maison - les «cap d’ostaus» - recensés en 1385 à la demande de Gaston Fébus, vicomte de Béarn, nous fait découvrir une floraison de diminutifs de Guilhem. Guilhem est le prénom – qui précédait le nom de la maison - le plus usité après Arnaut, lui typiquement béarnais. Guilhem est décliné en une vingtaine de diminutifs. Les vingt-six diminutifs de Arnaut, preuve du besoin de distinguer, d’individualiser, désignent plus d’un chef de maison sur sept.

Arnaut ou Arnaud, Arnautou, Arnaudot, Arnaudin, Arnauton, Arnautuc, Arnautounet, Arnautuquet, Arnautaunou, Arnautoulet, Arnautucat…donnent eux-mêmes, par abréviation, Naudet, Naudin, Tonnet, Tolo, Tolou, Tounou, Tue, Tuquet, Tuquat... 

C’était là la richesse du pauvre, a dit l’historien. Malgré tant d’efforts d’imagination, cette débauche fut insuffisante. Il fallut inventer le nom de famille. Quelqu’un a dit : nécessité fait loi. Ces noms de baptême personnalisés se transformèrent parfois en noms de famille. Mais jamais Maucor ne fut un prénom ou son diminutif.

Déjà, peu après l’an 1000 - l’an mil, disait-on - les seigneurs prirent le nom de leur terre, précisant leur origine. Ainsi Gaston de Foix, Jeanne d’Albret, Dodon de Danghin. Plus tard les familles de paysans établis firent de même, pour se distinguer. Une pratique naissante vers le XI°s., propre aux pays pyrénéens, Béarn, Pays Basque, et contrées voisines, fit donc progressivement porter aux habitants le nom de la maison qu’ils habitaient.

Arnaud devint Arnaut de Labat. Bernard devint Bernard de Maïsounave en Béarn ou Beñat de Etcheberry en Pays Basque, soit Bernard de Maisonneuve en français.

(«de» ne signifiait rien d’autre que  «habitant la maison de»)

Au-delà de la famille qui tenait la maison, tout habitant de la dite maison pouvait, en toute logique, porter aussi le nom de la maison. Clarté de l’origine mais confusion dans les familles ! La première étape fut d’identifier le «feu»,  avant d’identifier la famille. Le cadet perdait le droit de porter le nom de la maison s’il quittait le lieu. Et il le quittait souvent, prenant, en toute logique, le nom d’une héritière, donc de sa maison, à l’occasion de son mariage avec elle.

Puis, avec le temps, seule la famille tenancière prit le nom de sa maison. Maucor a ainsi pu être le nom d’un Arnaut, cap d’ostau. Et ce cap d’ostau, maître chez lui, se proclamait fièrement senhor de l’ostau, seigneur de la maison, dans les actes notariés !

[Bien plus tard, sur une logique symétrique, le constructeur d’une nouvelle maison au sein d’un village lui donne son nom. Il existe une maison Maucor aux Eaux-Bonnes, en vallée d’Ossau. Eaux-Bonnes fut au XIX° l’un des plus grands centres européens de cures thermales. Lors de l’extraordinaire essor des «eaux», un Maucor, attiré par les affaires, y a construit cette maison Maucor[7], hôtel-pension, contribuant à transformer ce hameau du village d’Aàs en bourgade indépendante. Puis, en 1861, par décret, Eaux-Bonnes absorba Aàs, laissant à Aast le titre de premier village de France… par ordre alphabétique.]

En 1474, en France voisine du Béarn, Louis XI interdit de changer de nom sans autorisation royale.

En 1607, pour Pierre Rostégui de Lancre, Conseiller au Parlement de Bordeaux, «homme fin et cultivé», il n’est pas de mots assez forts pour condamner la sauvagerie de ces contrées basses-pyrénéennes. Dans son Tableau de L’Inconstance et Instabilité de Toute Chose, il écrit :

Les villageois et villageoises les plus gueux se font appeler sieurs et dames de telle maison, qui sont les maisons que chacun d'eux a en son village quand ce ne serait qu'un parc à pourceaux... Si bien qu'ils laissent ordinairement leur cognom et le nom de leurs familles, et même les femmes les noms de leurs maris, pour prendre celui de leurs maisons, pour chétives qu'elles soient et, peut-on dire, si la mutation et changement de nom est en certain cas une espèce de crime, que pour le moins c'est ici une espèce d'inconstance et légèreté et qu'en cela ils s'accommodent aucunement[8] à l'humeur du Diable... ils ensevelissent leur nom et la mémoire de leur famille dans la ruine d'une méchante maison de village.

L’inconstance en toutes choses, signe de l’emprise du Diable sur les hommes, voilà pour Pierre de Lancre le crime.

Pendant ce temps les Français, à l’abri de ce démon, gagnaient des sobriquets - Legrand, Petit, Legros, pour décrire tout simplement leur physique, ou bien rappeler leur métier. A défaut le nom de baptême se transforme en patronyme, comme nous le rappellent les nombreux Martin et Bernard.

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*           *

 

A l’origine, il y avait bien trois raisons, pour un Béarnais, de porter le nom d’un lieu :

·         être le seigneur du pays,

·         être un Cagot identifié par le nom même du village dont il était originaire … et exclu, 

·         être le cap d’ostau, le maître de maison du lieu.

 

Trois bonnes raisons pour partir en quête.

 



[1] Voir Note a.

[2] Voir Note o.

[3] Osmin Ricau, auteur de «Les Cagots ou la race maudite». Elisabeth Gaskell auteur de «An Accursed Race». Voir Note i et Lexique (race).

[4] Voir Lexique (Cartulaire).

[5] Etudes de P.Aebischer, exemple cité par Francesc de B. Moll "Els Llinatges catalans",1959 Note des Archives Dép. des Pyrénées-Atlantiques.

[6] Christian Desplat «La vie, l’amour, la mort» éd. Terres et Hommes du Sud.

[7]  Elle fut (mal) vendue en 1898, du fait de la chute de l’activité thermale. (R.Arripe, « OSSAU 1900 »). Dans la « rue de la Cascade » qui mène à Aàs, ses balcons dominent le Valentin et sa cascade. Elle a été transformée en appartements en 1982 et rebaptisée « Résidence de la Cascade ».

[8] Parfois