3 - De la fécondité des hypothèses inexactes                                 

 

Il n’y a pas de sobriquet 

 

Soyons gré aux auteurs des Notices Historiques et Chronologiques sur Quatre Seigneuries de la vicomté de Béarn, d’avoir produit cet opuscule d’une grande richesse, qui éclaire notre chemin d’une puissante lumière.

Dès la première phrase un immense débat s’ouvre :

 

Ce nom paraît être un sobriquet ; en béarnais mau coo, mauvais cœur

 

Un sobriquet, Maucor ? Le doute est fort, bien que la pratique du sobriquet ne déplusse pas aux Béarnais. Au XIX°s., les habitants de Maucor portaient collectivement et fraternellement le surnom de pourcatèrs -marchands de cochons- un truisme au foirail de Pau, les Palois celui de grato-papèrs -gratte-papiers- pas vraiment plus gratifiant.

Des experts ont montré que l’immense majorité des patronymes béarnais étaient des noms de lieux -des toponymes- et que ceux issus de sobriquets étaient pratiquement inexistants[1][20]. L’hypothèse du sobriquet semble céder à la tentation de la facilité.

D’autres experts avouent : Nous ne trouvons pas parmi les patronymes français que nous connaissons de nom, dérive ou racine qui donnerait un sens et une origine possible au votre[2][21] Mais pouvons-nous parler ici de «patronyme français » ?

Maucor ne peut être à l’origine culturellement, statistiquement, géographiquement, décemment, qu’un nom de lieu. Encore faudra-il le démontrer.

 

Sortir du labyrinthe

 

·         Littéralement, mau coo ou  mau cor est  mauvais cœur, en béarnais. Maucor est la forme ancienne de maucoo ou mauco.

·         Mauco : Découragement ; regret ; ressentiment, rancoeur. (Simin Palay ; Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes ; 1961)

·         Maucor, c’est aussi tourment, peine, en béarnais comme en occitan. «Lo maucor de l’unicorn» sont des poèmes musicaux du poète occitan Max Rouquette qu’il traduit lui-même par «Le tourment de la Licorne»,

Que ce soit en béarnais, en occitan ou en français, les mots sont vivants. Quand il a été donné à un lieu, le nom de maucor n’avait certainement pas le même sens qu’aujourd’hui. Les mots aussi ont été tourmentés  et le mot tourment lui-même est de ceux-là. La violence ancienne du mot, reflet de son époque, est dévoilée par le plus ancien Dictionnaire qui puisse nous aider - bien que de l’Académie Françoise voisine - édité en 1694, bien tard pour notre sujet de préoccupation. Le tourment[3][22] y est, en tout premier, Supplice, peine ordonnée par les loix. Il est dit qu’il signifie quelquefois, par extension doucement «poétique», une peine d’esprit, une inquiétude, le mal d’amour !

Dans l’édition de 1835 le tourment se civilise. Avant d’être Des supplices, des tortures que l’on fait subir à quelqu’un que l’on martyrise, le tourment est d’abord une violente douleur corporelle, comme la goutte. Significative évolution des mœurs ! Pour cette nouvelle édition, Il signifie figurément, Une grande peine d'esprit. Inquiétude n’et plus cité comme synonyme.

Donné à un lieu, ce nom intrigue, trouble. On dit figurément d’une personne qui ne fait que tourmenter les autres que c’est un vray démon, nous dit le même Dictionnaire de 1694. D’un lieu aussi…Un lieu de tourments est un lieu hanté par les démons…si nous suivons.

 

Quel étrange lieu pouvait porter un nom pareil[4][23] ?

C’est LA question. Où trouver la réponse ? Le défi est grandiose, à la mesure de notre détermination.

 

Chercher la lumière

 

Devant la difficulté de trouver un sens à Mau-cor, toponyme, j’avais - humblement, il va de soi - sollicité la haute expertise de l’un des plus éminents des historiens médiévistes, le Professeur Georges Duby, mon voisin au village du Tholonet, près d’Aix-en-Provence. Il répondit très courtoisement, dans une lettre à entête du Collège de France, Chaire d’Histoire des Sociétés Médiévales :

 

Il est toujours difficile de décider de l’origine d’un toponyme et de sa signification première. Tout ce que je puis vous dire, c’est que mau veut dire mauvais ; quant à cor, je pencherais à le rapprocher du mot cœur ; sans d’ailleurs pouvoir décider de ce que la réunion de ces deux vocables peut avoir autrefois signifié. Pardonnez-moi de ne pouvoir vous en dire davantage.

Je vous remercie de votre confiance, et vous prie de croire, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs. 

Georges DUBY

                 

Lui si précis, qui pouvait nous dire que le 27 juillet 1214, jour de la bataille de Bouvines, était un dimanche, avouait son ignorance magistrale et demandait le pardon, que je lui accordais. C’était en 1991. Il est disparu depuis. Je rends hommage à sa mémoire.

Mau signifie mauvais, Mais cor ? cœur, peut-être. Georges Duby penchait pour cœur, sans l’affirmer. Profondément dubitatif, mais tenace, j’ai alors à nouveau parcouru les dictionnaires et couru les «librairies» - pensant à Montaigne parlant de sa bibliothèque - pour tenter de découvrir un sens caché… J’ai alors laborieusement retravaillé la question.


Pistes et fausses pistes 

 

A mau chat mau rat

 Thrésor de la langue française (1606)

 

 

Le nom de Maucor doit être analysé dans la géographie, dans le langage, dans la mentalité des gens, dans les mouvements de l’Histoire et du temps. Cela ne manque pas d’ambition. Ce qui manque le plus c’est la connaissance de ce monde pour établir un acte de naissance digne de ce nom.

Les historiens disent que l’influence latine était forte en Béarn, plus forte qu’en Bigorre et Pays Basque voisins. Le béarnais est né du latin vulgaire, de celui que l’on ne parlait pas dans les églises. Pourtant il peut subsister un doute avec

·                  Cor = butte, hauteur, d’origine indo-européenne, que l’on retrouve dans les toponymes désignant des localités perchées, comme Cordes-Tolosannes, dans le département du Tarn et Garonne. 

 

Les racines latines qui suivent ouvrent un champ d’investigations que nous allons labourer.

·         Cor = cœur, du latin. S’écrit còr en gascon et se prononce [ko] Que l’on retrouve dans courage, dérive de l’ancien français cœur, au sens figuré.  Cor = courage dans la Chanson de Roland écrite vers 1080.

·         Corn = coin en gascon. S’écrit còrn, se prononce [kor]

·          Cort = cour, désigna d’abord une ferme, un domaine rural (cort dans la Chanson de Roland), puis par une promotion sociale remarquable ce mot prit le sens de domaine seigneurial et royal, entourage du roi, cour de justice.

·         Cort = cour, que l’on retrouve dans corral, enclos. Du latin cohors, parc à bestiaux, basse-cour, enclos. Le nom Cort existe en 1385. Le patronyme béarnais Cortiade signifie la ferme.

·         Cor, Corn = corne, du latin cornu. Le cor de Roland était ou avait la forme d’une corne. On disait cor d’abondance, pour corne d’abondance. On retrouve corne dans «cor au pied» comparable par la dureté, et dans cornichon, pour la forme.

·         Cors = corps. Ce mot est apparu au X°s., écrit cors puis corps au XIV°s., bien que Rabelais persistât à écrire cors. Il vient du latin corpus.

·         Cor = relique religieuse, par extension du précédent cors =corps de Dieu. Les reliques foisonnaient en ce Haut Moyen-Age et en ce bas monde.

 

Mau, vient du latin malus, mauvais. C’est indiscutable.

Rabelais n’a pas oublié qu’il a été étudiant à Bordeaux. Sous sa plume, Gratianaud (Gratianaud, diminutif de Gratian-Arnaud) cadet de Saint-Sever, illustre l’usage intensif du mot mau, en terres gasconne et béarnaise. Et la pratique de la troisième langue locale, le  sous-entendu :

Per cap de bious, hillots, que mau de pippe bous trebire.    (Par la tête de Dieu, fils, que le mal de pippe[5][24] vous renverse !)

Cap de sainct-Arnaud, quau seys tu, que me rebeilles ? Que mau de taberne te gyre ? 

(Par la tête de saint Arnaud, qui es-tu qui me réveilles ? Quel mal des tavernes te fait culbuter ?)


A hue et à dia

 

Mau signifie mauvais, mais cor ?

Lequel de tous ces «cor», «cort», «corn» ou «cors» qualifier de mauvais ? Retournons ce champ de vieilles souches. Qu’allons-nous trouver sous le soc ? Peut-être une racine profonde qui nous mène à la source. 

 

Un mauvais coin ?

Il faut l’admettre, il devait bien y avoir des mauvais coins parmi les bons coins. Bien sûr il s’agit d’un toponyme, ce qui pourrait en faire un patronyme béarnais tout à fait acceptable, à première vue. Mais nulle part nous n’avons trouvé de «Maucorn» Simin Palay, Béarnais du terroir mais toponymiste amateur y voyait pourtant l’explication.

 

Une vieille et fausse relique ?

Assurément il existait de bonnes et authentiques reliques certifiées par l’Eglise. Il pouvait donc en exister de fausses. En 1340, le moine pardonneur de Ronceval (de l’abbaye de Roncevaux) transportait jusqu’en Angleterre ses indulgences (reliques) venues de Rome toutes chaudes[6][25]. Le métier de marchand d’indulgences était une profession reconnue par le Pape, mais la patente papale n’était pas toujours avérée. Dans l’inventaire des reliques de l’église Sainte-Madeleine de Gavarnie, établie en 1710, Dieu retrouvera bien les siennes :

Une phiole du lait de la Sainte Vierge, un os du bras de Saint-Laurent, du bois de la Sacré-Croix de Jésus-Christ, du bois de la verge d’Aaron, du pain du miracle de la multiplication, de la pierres de la table où Jésus fit la Cène avec les Apôtres, un os du crâne de Saint Jean-Baptiste, avec une de ses dents, plusieurs ossements des Saints Innocents, du fer de la grille où Saint-Barthélémy fut grillé, deux petits bâtons de fer qui guérissaient miraculeusement étant appliquées, l’une de la rage des femmes, des hommes et des enfants, l’autre celle des bêtes.[7][26]

Parfois, la force miraculeuse des vraies reliques outrepassait l’attente : en 887, lorsque les reliques de Saint-Martin de Tours retournèrent après avoir été enlevées pour éviter que les Normands ne les prissent, deux mendiants estropiés quittèrent précipitamment, mais trop tard, la ville. Guéris, ils ne purent plus, les pauvres, mendier.[8][27]

Cette hypothèse de «Maucor, mauvaise relique» reste ouverte, mais jusqu’ici rien n’est venu lui donner corps.

 

Le cor de chasse ?

Celui de Gaston Fébus, vicomte de Foix et de Béarn, chasseur d’ours, de sanglier et de cerf ; ou le cor de Roland à Roncevaux ? Tous les deux sont morts un cor à la main, si l’on peut dire. Funeste cor, dans les deux cas.

Gaston Fébus, est mort au retour de la chasse, sa passion. Son Livre de la Chasse, écrit au XIV°s. est resté fameux. Il traite en expert de fauconnerie, d’élevage des chiens de chasse, des diverses chasses qu’il aimait pratiquer dans son Béarn, dont la chasse à l’ours.

Quant au comte Roland, de retour du pillage de Pampelune, il souffla en vain dans son cor, à l’arrière-garde des troupes de Charlemagne, attaquée par les Basques. Y aurait-il un lieu de mémoire de cet épisode, tragique pour certains, haut fait d’armes pour les biscayens ?

Bien longtemps après sa mort, les auteurs moyenâgeux l’ont fait mourir en héros. La Chanson de Roland a réveillé la mémoire et des siècles après l’événement sont apparus de nombreux noms de lieux rappelant l’épopée : la Brèche de Roland et le Pas de Roland au Nord des Pyrénées, le Saut de Roland – el Salto de Roldan - au sud, sont parmi ceux-là. 

Mais ce ne sont que vaines spéculations : aucun nom de lieu du nom de Maucor ne peut être associé à l’un ou l’autre de ces événements de l’Histoire pyrénéenne. 

 

Le vin, le cors dieu, le corps de Dieu ?

Béni soit Rabelais, qui vient rappeler par la voix de Frère Jean des Entommeurres, vray moine si oncques en fut, depuis que le monde moynant moyna de moynerie ; clerc jusques aux dents en matière de bréviaire que le vin est le corps de Dieu :

Ecoutez, messieurs, vous autres qui aimez le vin, le cors dieu si me suyvez… s’écrit Frère Jean, cultivant l’ambiguïté aussi bien que la vigne, au cours de la bataille pour défendre les vignes du Seigneur ; l’argument se révélera fort à propos pour relancer l’ardeur combattante de la congrégation.

Quae vita est ei qui minuitur vino ? (Qu’est la vie pour qui est privé de vin ?) Dit en latin, on croirait une parole biblique.

Qu’ils soient de Béarn, jurançon, monein, bellocq, madiran, pacherenc, tursan ou côtes de Saint-Mont, ces vins méritaient le combat. Mais mau-cor(s), suppose ici un vin indéfendable, une piquette, une bibine. Nous devons admettre avec soulagement que nous n’en avons pas trouvé de lieu de production d’un vin blasphématoire.

 

La terre ingrate, source de rancœur, de ressentiment ?

Le bon sens paysan, dont nous sommes modestement pourvus, retient finalement cette idée qu’une mauvaise terre ait pu mériter un nom rappelant cette ingratitude envers les efforts faits  pour la cultiver, la mettre en valeur. Il faut se rappeler l’époque du défrichement intense de la France comme du Béarn, au Moyen-Age, où les paysans cherchaient leurs terres sur la forêt ou la lande. Le plus souvent autour des monastères. Voilà qui s’accorderait à la définition de «Mauco» donnée par Simin Palay (Découragement ; regret ;  ressentiment, rancœur) dans son  Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes. Rancœur se disait rancor en bas-latin. Dans l’ancien français malcuer voulait dire ressentiment[9][28], qui peut donc s’adresser à une terre défrichée à grand peine. Dans ce sens, un spécialiste français, Dauzat, rapproche Mauco de Crèvecoeur, du Nord de la France.

Des noms de villages gardent la mémoire de cette époque de dures conquêtes. Les noms des localités comme L’Herm, Herm, ou de personnes comme Erm, Yerm ou Germ viennent de –erm = désert, et désignent des terres gagnées sur le désert, c’est-à-dire sur des lieux inhabités. L’Arté, l’Artigue ou Lartigue, terres défrichées – de essarter, défricher – de même rappellent cette période de croissance qui dura de l’an mil au XIII°s., selon Georges Duby.

Voilà une explication plus crédible de l’origine de Maucor. Encore faudra-t-il trouver cette terre ingrate. Et jusqu’ici aucune terre en vue.

 

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J’ai épuisé les hypothèses les plus hardies, les plus fantaisistes, désespérément. Ayant pris conscience que ces errements, lapsus, fourvoiements, divagations, élucubrations, délires, égarements, ne menaient à rien, je levais le siège.

Ici, je déclare momentanément close la recherche de la signification du nom de Maucor. Il ne s’agit pas d’un renoncement mais d’un repli stratégique. Rien ne sert de s’épuiser sur l’obstacle, il faut le contourner. Tout stratège en herbe le sait. Gardons l’espoir qu’au détour d’une autre piste vienne l’illumination, la Révélation.

Georges Duby avait prévenu : Il est toujours difficile de décider de l’origine d’un toponyme et de sa signification première