4 - La naissance du village de Maucor

 

De la poule et de l’œuf

 

Dans les Notices, les Laussat, avec le souci de maîtres des lieux de savoir, vont à la recherche de l’origine du titre de seigneur de Maucor. Ils ne pourront échapper à la recherche historique sur la naissance du village de Maucor.

Jusqu’au XIII°s., pas de seigneur de Maucor identifié, pas de village de Maucor : 

On ne le rencontre dans aucun titre ancien, ni dans la charte d’affranchissement de Morlaàs, donnée en 1101 par Gaston IV, où sont témoins Dodon de Danghin, Odon d’Aspe ; certainement on eût nommé le seigneur de Maucor s’il en eût existé un.

Maucor n’est pas non plus mentionné une seule fois dans Marca[1] qui s’est plu à reproduire minutieusement les titres et les noms béarnais dans son histoire poussée jusqu’en 1290.

C’est alors, que ne trouvant pas d’antiques traces de noblesse, les Laussat s’intéressent à la terre :  

En 1131, Centulle V donne au monastère de Cluni, déjà patron du prieuré de Morlaàs, fondé en 1061, le cens de la moitié du bourg de Saint-Nicolas ; ce bourg, uni au Lar[2] se serait-il transformé à une époque inconnue, en commune de Maucor ?

Excellente question.

L’origine du nom du village de Maucor reste une énigme. Plus tard, un Laussat trouve enfin un premier seigneur de Maucor. Mais il est bien tard, sur l’échelle chronologique de la création des patronymes, nés pour la plupart aux XI° et XII°s.

Le premier de ces seigneurs dont nous retrouvons les traces est Noble Francès, seigneur de la Tour et de Maucor qui, assisté de son fils Anthoine, acence, en avril 1481, un touya. Un Antoine de Lator, senhor de Maucor, acence le 20 juillet 1489, un bois et un touya, et le 14 septembre un autre touya.

(Le senher ou senhor est un noble, un petit seigneur)

Plus loin encore, alors que Christophe Colomb faisait tout pour devenir riche et célèbre :

Le même jour, 1492, un Anthony fait donation aux Jacobins de Morlaàs de terres de Maucor, à condition que ces bons Jacobins prieront Dieu, pour son âme et pour celle des autres seigneurs de Maucor.

A ce stade des investigations, il faut admettre, avec les auteurs de l’opuscule, que Saint-Nicolas et Lar ont fusionné en Maucor  à une époque inconnue, entre 1290 et 1481. Une tolérance de deux siècles ! Difficile d’admettre une telle approximation.

Le dénombrement de 1535, vient ajouter à notre perplexité :

Le noble Jean, seigneur de la maison, seigneurie et gentillesse de Maucor, rend son dénombrement de cette terre. Il y déclare qu’outre  la maison et seigneurie de Maucor et leurs appartenances, il existe encore la maison appelée la tour de Maucor (la tor de Maucor) qui est dans Morlaàs, et cette maison a été possédée de toute antiquité par les seigneurs de Maucor. C’est la propre maison des seigneurs de Maucor (aquère es la propi maïsou deus senhors de Maucor)… ; cette maison de tous les temps et au grand jamais, a été réputée noble, tenue pour telle et exempte de payer ni fief, ni taille, ni autres tributs ordinaires ou extraordinaires.

A Morlaàs donc, à une demi-lieue de ce qui est devenu le village de Maucor existait de toute antiquité la maison d’origine du seigneur de  Maucor, qui portait encore le nom de La Tour …

De toute antiquité, c’est-il vouloir dire avant la création du village de Maucor ?

Au-delà de la fantaisie dans l’écriture des noms et des prénoms, ce texte nous éclaire au point de nous permettre de lever partiellement l’énigme de l’origine du nom du village de Maucor : le sieur de la Tour, seigneur de Maucor, a donné son nom à ce fief créé pour lui !

 

Comme Rome et Rébénacq

 

Maucor est né très probablement de la création d’une de ces nombreuses bourgades qui ont vu le jour au XIV°s., lorsque les seigneurs décidèrent de rassembler la population autour d’eux, autour de bastides nouvelles. Le village de Maucor naquit autour d’un seigneur de Maucor. 

Ces bourgades, en Béarn comme en Gascogne voisine, ont pris parfois des noms de grandes villes européennes : Geaune pour Gênes, Miélan pour Milan, Gan pour Gand, Bruges, en souvenir des expéditions militaires des seigneurs du pays. Mais, voilà qui surtout nous intéresse, parfois ces noms perpétuent le souvenir de leur fondateur. Rébénacq fait référence à Jean de Rébénacq, lieutenant-général de Gaston-Fébus, pour lequel il avait jeté les bases de cette bastide, en 1347 [3]  Présumons que pour Maucor il en fut de même.

Il faut éliminer l’idée, tentante, de la construction d’une tour de défense qui aurait pu donner son nom au premier « seigneur la Tour de Maucor ». L’existence, dans Morlaàs, de la maison appelée la Tour de Maucor - possédée de toute antiquité par les seigneurs de Maucor - détruit cette hypothèse ; et renforce celle du transfert du nom de Maucor au village.

Le village de Maucor a pris le nom de son seigneur, et non l’inverse comme il était généralement d’usage ! C’est dire que le nom de Maucor devait porter en lui un prestige certain, face au nom de Lar, à l’origine si lointaine.

Nous sommes émus de penser qu’il en fut comme pour Rome, à qui Remus et Romulus donnèrent leur nom, et au temps où nous l’apprenions à l’école.

 

La naissance du village

 

Les auteurs des Notices ont su baliser l’histoire du village par deux recensements importants de l’Histoire du Béarn. Ceux de 1290 et 1535, qui encadrent – trop largement - la naissance du village de Maucor. Ils ont su retrouver la trace d’un seigneur de Maucor à Morlaàs en 1481. Ce qui laisse encore une incertitude de deux siècles sur la date de naissance du village.

Mais ils ne disent mot du Dénombrement (recensement) de 1385, ordonné par le très respecté Gaston Fébus dans une lettre adressée à Ménauton de Sus pour :

Sei sabut tot per nomi quoantz foecs ha en Bearn de vius ne qui son cap d’ostaus.

« Tout savoir, par nom, combien sont les feux en Béarn pour connaître qui sont les chefs de maison … » et ainsi mieux organiser le prélèvement de l’impôt. Il demandait le recensement des familles – des feux – de Béarn, localité par localité. 11 522 feux furent identifiés.

 Mais, dans ce riche document, point de village de Maucor ! Le village de Maucor est né plus tard, entre 1385 et 1481 ! Nous avons divisé l’incertitude par deux, pas la déception.

Nonobstant, cent ans d’incertitude, c’est encore long.

Alors vient in extremis le beau travail de l’ anthroponymiste nancéen Michel Grosclaude, béarnais d’adoption. Il relève[4] que le toponyme Maucoo figure pour la première fois dans le Censier de 1402 et au XV°s. dans le Cartulaire d’Ossau. D’un coup, nous pouvons dire avec certitude :

Le village de Maucor est né entre 1385 et 1402 !

 

 

Les Maucor de Gaston Fébus

 

Bien après la publication des Notices l’archiviste breton Régis de Saint-Jouan a étudié pour nous ces feux[5]. En cette année 1385, lorsque Gaston Fébus fait recenser les maisons dignes de payer l’impôt, Orthez a 436 feux, Monein 414 feux, Morlaàs 301 feux, Lescar 187. Pau a seulement 128 feux.

Le Breton identifie 6 feux de Béarn au nom de Maucor ou Maucoo. J’attendrai quelques années avant de pouvoir enfin ouvrir une édition de ce Dénombrement et découvrir, aux Archives de Pau, les noms des cap d’ostaus.

La famille Maucor de Morlaàs (des Notices) est bien identifiée. C’est l’ostau de Rancote de Mauco, au quartier Borc-Nau.

L’ostau de Bernat de Maucor est parmi les 8 feux de Sendets, près de Morlaàs. Deux familles Maucor vivaient donc dans la zone d’influence de Morlaàs.

Quant aux quatre autres ostaus, près de Orthez la capitale, ils nous réservent des surprises. La première : l’ostau de Maucoo du quartier de Loupien, à Monein[6], est vide (ostau lauss) ! C’était une maison de serf, un questau.

L’ostau de Gassioo de Maucor, à Sarpourenx (25 feux) est par contre bien «vivant».

Régis de Saint-Jouan identifie à Abos (49 feux) un Maucor et un Maucoo. Assurément l’ostau de Johan de Maucor, domenger[7] figure dans la liste des ostaus d’Abos et l’ostau de Johan de Maucoo, d’Abos dans la liste récapitulative des domenges deu diit bailiatge de Lagor et de Pardies. Mais, Regis, Johan de Maucor et Johan de Maucoo ne font qu’un !

Tous comptes faits, il n’existait en Béarn que quatre feux de Maucor, et non six. Ceux de Rancote, à Morlaàs, de Bernat, à Sendets, de Gassioo, à Sarpourenx, et de celui de Johan, à Abos, le seul domenger.

Pour Michel Grosclaude[8] Maucor est une dénomination péjorative amplement prouvé (?) par l’existence… de cette liste de quatre maisons mentionnées côte à côte dans le recensement de Monein de 1385 où l’interprétation ne peut faire aucun doute. (Maubarde, Mautalent, Fromentas, Mauco).  Il oublie de préciser qu’il s’agit de maisons serves, de questaus, comme au quartier Lo Cos, deux autres maisons de serfs, vides, appelées l’une Maubesii, l’autre Mauléoo. Au quartier Arue, encore une autre maison vide appelée Mauforat… Etrange concentration en effet. Ces maisons serves, souvent vides, semblaient surtout « avoir du mal ».


Cent ans d’incertitude

 

A Morlaàs, parmi les 301 feux, un Maucor.

Voilà qui donne du sens et une mesure à la phrase relevée par les Notices dans le recensement de 1535 :

Il existe encore la maison appelée la tour de Maucor (la tor de Maucor) qui est dans Morlaàs, et cette maison a été possédée de toute antiquité par les seigneurs de Maucor… 

… de toute antiquité. Bien que nous soyons en Béarn et en 1535, la première édition du Dictionnaire de L'Académie française[9], de 1694, vient illustrer à propos :

Antiquité s. f. Ancienneté. Temple vénérable pour son antiquité. cela est d'une grande antiquité.

de toute antiquité. cette maison est illustre pour sa noblesse & pour son antiquité.

De toute antiquité c’est au moins 150 ans, le temps qui passe entre les deux recensements, ceux de 1385 et 1535 ! Régis de Saint-Jouan reporte que la famille Maucor recensée à Morlaàs en 1385 n’est pas fieffée. Un oubli, une erreur ? Pourtant la maison de Morlaàs est là pour témoigner, de toute antiquité.

A regarder de plus près, le monumental Dénombrement de 1385 identifie séparément l’ostau de Rancote de Maucor, l’ostau de Hodet de la Tor et lo molii deu senher de la Tor, le moulin de noble de la Tor, propriété de Hodet, très probablement. Laussat aurait tort : l’antique maison noble serait celle des la Tor, senher, et non celle des Maucor.

Prenons garde aux faux amis ! Simin Palay a dit que la torreta pouvait désigner un moulin, en vieux béarnais. Et, surprise, à la même époque existait aussi un «moulin de la Tour» à Mazères, la cité fortifiée de Fébus, entre Toulouse et Carcassonne[10] ! Les moulins de Morlaàs et de Mazères pourraient donner raison à Simin Palay[11]. La tour est un moulin !

Comment un senher de la Tor devint un la Tor, seigneur de Maucor, le saurons-nous jamais ? Hodet de la Tor et Rancote de Maucor étaient contemporains. Les ingrédients existaient, c’est une certitude. Un mariage ? La fortune ? Les deux ?

Par contre il n’est plus douteux que lorsque le nom de Maucor est arrivé à Morlaàs, il n’était pas associé à celui de la Tor.

 

Saint-Jouan va nous apporter d’autres indices.

Parmi les 301 cap d’ostaus recensés à Morlaàs, il en a identifié 39 portant un nom de localité. Dont Maucor… Mais, Régis, le village de Maucor n’existait pas encore en 1385 !

Il a aussi analysé les 92 noms des bourgeois cités dans le for de Morlaàs datant du XII°s. 24 de ces bourgeois portent le nom d’une localité, dit-il. Mais point de Maucor dans le for ! (Trouver un Maucor au XII°s. à Morlaàs eut été en contradiction avec le recensement de 1290, qui d’après les Notices, n’y trouve aucun Maucor.)

Analysant les Rôles de l’Armée de Gaston Fébus, Saint-Jouan nous dit que les 10 barons avaient tous des noms de localités. De même pour 24 des 29 gentius, hiérarchiquement placés après les barons. Au contraire, les 86 domengers, de moindre importance, portaient très souvent un nom de lieu-dit. 

 

Finalement, une certitude et près de cent ans d’incertitude :

Le premier Maucor est apparu en Béarn entre 1290 et 1385, avant la création du village.

 

Encore une fois, le temps de consulter un travail d’expert, et la lumière jaillit[12] : issues des ostaus de Fébus, certaines maisons seront identifiées plus tard parmi les six domengers de la seigneurie de Morlaàs. Il y aura un Tour de Maucor et un Tour de France (!), issus forcément de Hodet de la Tor - déjà senher, maison noble  du temps de Fébus - de Rancote de Maucor et d’un probable Francès.

Le Roi, Seigneur souverain de Béarn est le possesseur de la seigneurie de Morlaàs. La justice est exercée, au nom du Roi, par 6 Jurats élus par l’assemblée des habitants. Morlaàs compte 6 domengeadures : Le Basacle, Bencayre, Burgaust, Tour de France, Baratnau, Tour de Maucor autrement de Lamarque.

Autrement dit six «maisons nobles» reconnues bien après l’avènement du premier Maucor à Morlaàs. La maison la Tour de Maucor a été «anoblie avant 1538», nous dit l’expert. Elle est maison seigneuriale en 1538, appelée La Tour de Maucor, sise dans le territoire de la ville de Morlaàs ; appelée La Tour de Maucor autrement de Lamarque en 1613…contenant place et murailles de superficie de 2 places et demie confrontant à l’ouest aux murailles de la ville, au Sud à la rue publique. 

 

En 1547, le seigneur de Maucor est noble Jean de Serres[13]. Cela résulte d’un acte d’arpentement. Ce Jean de Maucor était attaché à la monnaie de Morlaàs. Il est probable qu’il est devenu seigneur de Maucor par son mariage avec l’héritière des Lator, nous disent les Notices.


Les Maucor, Maucoo, Maucôô et Mauco

 

La prononciation suit des modes et les modes changent. Les mots béarnais n’ont pas échappé aux modes. Maucor non plus.

La langue d’oc et le béarnais ont conservé la prononciation  de Mau, du latin vulgaire. Mau se prononçait [ma-ou], en latin. Ce n’est qu’au début du XVI°s. que la diphtongue au (prononcer a-ou, avec l’accent tonique sur le a) devient o. Maucor se prononce alors [Mokor], oubliant son origine et sa signification. Il est probable que «les gens de la ville» ont adopté cette prononciation à la française, mais que les paysans ont eu du mal à suivre cette mode.

Déjà du temps de l’empereur romain Vespasien un phénomène strictement inverse se produisit. Avec application jusqu’à l’absurde. A Rome, le o d’origine se prononçait [aou], alors qu’à la campagne le o se prononçait [o]. En voulant parler le latin de Rome, le paysan prononça le : [aou], transformant les mots, comme coda (queue) en cauda.

Ce souci de correction, quand on se pique de beau langage, s’appelle d’un gros mot : hyperurbanisme ou hyperdialectisme.

En Béarn et alentour la mode fut de ne pas prononcer les «r» finaux. Maucor perdit son «r» que l’on remplaça par un autre o. Ce qui donna Maucoo, (ou Maucôô !) qui par la suite s’écrivit Mauco. De nombreux noms mutèrent ainsi.

Les géographes, suivant leur inspiration, estropièrent de nombreux toponymes ou respectèrent l’usage local. Sur la carte de «La Gascogne, le Béarn et la Bigorre» du géographe Guillaume Delisle, 1712, et celle de Cassini, du même siècle, le village de Maucor porte scrupuleusement le nom de Mauco, suivant l’usage. Aujourd’hui, sur les cartes, Maucor a repris le «r» originel. Même aventure pour le cap d’ostau Maucor, recensé à Sendets, près de Morlaàs, du temps de Gaston Fébus. Quatre cents ans plus tard, le 24 janvier 1774, une Marguerite naît à Sendets sous le nom de Mauco… mais elle meurt soixante et onze ans plus tard sous le nom de Maucor. Cassini a bien suivi la pratique locale de son temps en supprimant ce «r» hors d’usage. Mais l’usage est inconstant.

Pour la suite de nos investigations, nous considèreront indifféremment l’une ou l’autre des écritures, en connaissant la raison.

 



[1] Historien béarnais catholique (1594–1662)

[2] Du latin  lar = la maison,  ou réduction de larre = lande, en basque.

[3] Pierre Tucoo-Chala, « Le Pays de Béarn »

[4] dans son Dictionnaire toponymique des communes du Béarn, 1991.  Voir Lexique (Maucor).

[5] R. de Saint-Jouan, Dictionnaire anthroponymique du Béarn pour l’an 1385

[6] Loupien est un quartier de Monein. Sarpourenx est à 6 km de Orthez. Abos, plus éloignée, est aussi sur la rive gauche du gave de Pau. Au Nord-Ouest de Morlaàs, à quelques lieux, est répertoriée la localité de Sevinhac-Mauco, dit Saint-Jouan.

[7] Voir Lexique (Domengeadure)

[8] Voir Note e. Il écrit un peu vite, au sujet de Maucor : “Nom de nombreuses maisons au Moyen Age. »

[9] Voir Lexique.

[10] P.Tucoo-Chala «Gaston Fébus, Prince des Pyrénées»

[11] Je n’ose pas écrire : « … apportent de l’eau au moulin de Simin Palay. »

[12] Georges Tucat : «Dictionnaire des communautés de Béarn sous l’Ancien Régime et des fiefs compris. Situation civile, ecclésiastique, féodale. Sénéchaussée de Morlaàs.» 1973.

[13] Voir Note d.