6 - Les habitants de la forêt

C’est dans la France profonde

 que l’on rencontre principalement les spéléologues.

Philippe Geluk, humoriste belge

De vieilles souches

 

Pour les villageois, les voyageurs, les hordes successives d’envahisseurs, la forêt fut inhospitalière, hostile, et même un lieu de mort. Pour d’autres elle fut au contraire un lieu de vie, parce qu’elle a d’abord été un refuge, un lieu de survie. De chaque côté des Pyrénées occidentales, depuis l’homme de Neandertal, des hommes ont vécu dans les forêts.

La Vénus de Brassempouy, la Dame à la capucheVenus de l’Est, les premiers Homo sapiens sapiens, s’y sont acclimatés il y a trente-cinq mille ans.

Onze mille ans plus tard, l’un d’eux, établi en Chalosse,  à  Brassempouy,  a sculpté dans un bout d’ivoire la première figurine connue dans le monde, la Vénus de Brassempouy, appelée aussi Dame à la Capuche.

Ces hommes, nos ancêtres, ont repoussé les néandertaliens au sud des Pyrénées, puis au sud de l’Ebre.

 

Bien plus tard, lorsque les Celtes, venus aussi de l’Est traversèrent la région, les vallées profondes des Pyrénées étaient difficilement accessibles, le piémont toujours couvert de forêts sauvages et les contrées souvent incultes. Un réseau dense de rivières et de gaves ouvrait des voies jusqu’à l’océan et concentrait sur leurs berges les bourgades naissantes. Les Romains, premiers indo-européens à s’y installer, y eurent des villas. Tarbes, Aire, Dax, Lescar, Oloron. A l’époque de l’occupation romaine, état de nature (bois, friches) et état de culture (zone cultivée autour des villages) s’opposaient déjà, prémices de la lutte entre le paganisme des sauvages des forêts et le christianisme des bourgades.

Vivaient déjà ici, de part et d’autre des Pyrénées, de la Navarre jusqu’à la Garonne, un peuple de «Vascones»[1][61], mot dans lequel on trouve Basque et Gascon. La Gascogne fut Vasconia au temps des Mérovingiens, territoire viscayen ou biscayen, basque si l’on veut, s’étendant jusqu’à la Garonne. Le premier roi de Navarre fut bigourdan. Le Pays Basque du nord fut anglais, le Béarn jamais. C’est dire si les découpages historiques récents sont discutables et les nationalismes étroits.

Les Vandales et les Suèves passèrent. Au V°s. Les Francs sur le versant nord et les Wisigoths sur le versant sud doivent continuellement intervenir à l’ouest des Pyrénées pour réprimer des soulèvements, rappelle Jacques Allières. Les Sarrasins d’Espagne, passant par là, firent une incursion jusqu’à Poitiers. Les pillards normands remontèrent l’Adour jusqu’à Aire, le gave de Pau jusqu’à Lescar. Les troupes de Charlemagne traversèrent pour piller Pampelune, mais toujours la forêt et les hautes vallées furent des lieux protecteurs pour les autochtones : ils battirent Roland à Roncevaux. La vallée d’Ossau, naturellement protégée des invasions, avant d’être appelée béarnaise, fut tranquillement occupée par les hommes qu’on appela Basques.

 

Vers l’an mil les riches forêts des moyennes montagnes pyrénéennes, et, plus au nord, les coteaux boisés, accueillent, recueillent, font vivre des hommes. Avant les défrichements et l'installation d'habitats sédentaires dans les clairières, les premiers habitants de ces régions tiraient leur subsistance de ces étendues boisées, recelant des richesses pour ceux qui savaient les faire valoir : bois de chauffage, bois de construction, bois servant à façonner les outils, les instruments, les ustensiles de cuisine, bois pour en faire du charbon, le gibier, les plantes, fruits, baies, glands, faines, herbes médicinales.

Une culture de ces hommes des bois et des clairières, s’est développée, éloignée de la civilisation des bourgs. Lorsque la peste bovine menaçait, les bergers savaient isoler une partie des troupeaux dans la forêt protectrice.

D'après Arturo Campion, le mot «Basque» serait un dérivé de «Bazoko», synonyme de «Oihaneko» qui signifie «du bois» ou «de la forêt». Jacques Allières retrouve une racine commune dans l’ibère «baes» et le basque «bas(o)» qui signifient «bois ; sauvage». Les pierres funéraires, antiques vestiges écrits, ont montré que les langues ibère, basque et même étrusque et crétoise ont des racines communes. Et les experts nous disent, ravis de leur découverte, que le mot «sauvage» se dit basa en basque et ibère, vasa en étrusque[2][62], langues issues d’un même idiome ancestral, saharien, dont il reste un vestige parlé dans l’oasis de Siwa ! Ils nous disent aussi que les anciennes langues méditerranéennes ont une souche commune, dont la langue basque assure tenacement le témoignage depuis plus de 8000 ans !

 

Le ferment du jus de pommes

 

Lorsque aux XI°, XII° et XIII°s., le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle est devenu praticable et couru, les pèlerins n’avaient pas le choix : tous les chemins de Saint-Jacques venant du nord devaient traverser ces pays des Pyrénées, pays sauvages, pays de sauvages. D’abord par le col du Somport, puis par Roncevaux. Le chemin principal de Vézelay passait par Saint-Sever et la Forêt de Maucor, avant de rejoindre, en trois jours de marche, par Orthez en Béarn, le «pays des Basques» (Bascli) décrit  par le moine Picaud.

Les rustres, bruts, rudes, durs et frustes mangeurs de pommes de ce pays avaient effrayé en 1123 Aymeri Picaud, venu du Nord. Il écrit, en latin, dans son Guide du Pèlerin :

Cette terre, à la langue barbare, est boisée, montueuse, dénuée de pain et de vin et de tous aliments corporels, mais, en revanche, on y trouve des pommes, du cidre et du lait... Ils sont féroces et la terre où ils habitent est aussi féroce, sylvestre et barbare; la férocité de leur visage et de même la barbarie de leur langue, épouvantent les cœurs de ceux qui les voient (…) 

Dans ce pays, il y a de mauvais péagers, à savoir auprès des ports de Cize, dans le bourg appelé Ostabat, à Saint-Jean et Saint-Michel-de-Pied-de-Port; ils sont franchement à envoyer au diable. En extorquer par la force un injuste tribut, et si quelque voyageur refuse de céder à leur demande et de donner de l’argent, ils le frappent à coups de bâton et lui arrachent la taxe en l’injuriant et le fouillant jusque dans ses culottes.

C’est ici, en Pays des Basques du sud des Pyrénées, pays barbare donc, qu’au IX°s. le cidre fut inventé en laissant fermenter les pommes. Quatre siècles plus tard les Bretons et les Normands en comprirent la recette.

«Dans un pays qui ne connaissait ni le pain ni le vin, comment dire la messe ?», s’était dit in petto le moine Picaud. Ces païens avaient besoin de Dieu. C’était prémonitoire. D’autant que le contraste vécu par le moine Picaud avait été saisissant. Avant de rentrer dans ce pays païen, sans pain ni vin, et après avoir traversé les si inhospitalières landes du bordelais, il avait vu la Gascogne chrétienne comme un pays de cocagne, terre riche en pain blanc et splendide vin rouge.

Mais ce n’était là qu’un point de vue enluminant de moine.

Au-delà de ces aspects liturgiques, on peut penser que, même ici et pendant longtemps, des groupes humains ont vécu dans les bois ou à leurs limites : bûcherons, charbonniers, vanniers, braconniers. Et restant toujours à l'écart des activités des bourgs, si bien qu’ ils étaient considérés comme étrangers sur leur terre natale, comme en Basse-Navarre. Ils accueillirent ou cohabitèrent dans leurs refuges avec les lépreux ou fils de lépreux, les pèlerins épuisés ou malades, les fugitifs, déserteurs, vagabonds, hérétiques, rescapés de l'Inquisition, les cadets sans terre, les survivants de villages détruits par les épidémies ou les guerres.

Ces groupes seraient à l'origine de ces marginaux qui seront appelés «chrestiaàs». Plus tard, vers 1500, ils porteront le nom de «Cagot» en Béarn et d’«Agotak» en Pays Basque. Ils seront pendant des siècles méprisés, rejetés des populations des bourgs, chargés de tous les maux d'autrefois et serviront de bouc émissaire.

Leur chance fut, qu’à partir du XII°s., dans le sud-ouest de la France et le nord de l'Espagne, jalonnant les chemins de Saint-Jacques de Compostelle, des constructions nouvelles jaillirent (villages fortifiés, bastides, monastères, églises, chapelles, hôpitaux, commanderies, prieurés). Tous ces travaux nécessitaient une main-d’œuvre expérimentée de charpentiers, de menuisiers, de forgerons, de maçons ou tailleurs de pierre.

On a supposé que des contacts se sont établis entre les compagnons bâtisseurs ayant besoin de matériaux (bois, charbon de bois) et d'aide, et les gens habitant toujours dans la forêt ou à proximité de celle-ci. Ils ont transmis leur savoir, leurs techniques, leur art, à ces exclus qui, par la suite, pourront se spécialiser dans des métiers artisanaux. Ces marginaux ont su aussi apprendre des nouveaux venus qu’ils accueillaient dans leurs refuges, cadets sans terre, pèlerins épuisés ou malades, fugitifs, déserteurs, vagabonds, hérétiques, rescapés de l'Inquisition, survivants de villages détruits par les épidémies ou les guerres. Au fil des ans les élèves sont devenus maîtres.

 

Lorsque les désordres des temps furent retombés, c’est-à-dire lorsque les famines, les guerres, les épidémies et chevauchées dévastatrices furent supportables, on peut supposer qu’il s’établit un semblant d’ordre des choses naturelles, une sorte d’équilibre. L’Eglise régentait mieux le spirituel, les vicomtes mieux le temporel. En même temps que les bourgades, se développait l’esprit des bourgs.

Et dans ces bourgs la différence devenait inquiétante pour ces gens civilisés : ces hommes des bois devaient avoir des pouvoirs magiques à vivre dans ce milieu hostile. Ils connaissaient les plantes, ils connaissaient donc les poisons. Ils avaient des secrets acoustiques connus d’eux seuls, des secrets de la forêt : « le bon peuple de la race pure » ne pouvait pas casser des branches mortes pour le feu sans émettre des sons que seuls ces magiciens entendaient.[3][63] 

D’ailleurs, ces gens devaient être particuliers.

  

 

Dans l’ordre naturel des choses, les Cagots

 

Antoine il s’appelait,

Il parlait aux oiseaux,

Les branches de la forêt,

C’était là son château.

Los de Nadau, chanteurs béarnais

 

Ils étaient reconnaissables à leurs oreilles sans lobe, à leurs yeux gris-bleu, leurs cheveux blonds – ou noirs -  et à leur odeur si nauséabonde. S’ils ne l’étaient pas, c’est qu’ils savaient se cacher grâce à leurs pouvoirs magiques et à leur esprit retors. Ils naissaient avec une queue ; mais leurs rusés parents la coupaient immédiatement. Sous leurs pas, l’herbe desséchait, prouvant l’anormale température de leur corps. S’ils cueillaient une pomme, une heure après on aurait dit qu’elle avait passé l’hiver à sécher.  

 Alors, pour les identifier, on leur fit porter sur leur vêtement, sur l’épaule gauche, une patte de canard en tissu rouge. On interdit à ces gens – des gens, en sont-ce vraiment ? - de passer la porte avant le lever du soleil, de rester dans les murs du village après la tombée de la nuit, de boire l’eau des fontaines «publiques» ; on leur interdit de marcher au milieu de la rue : leur place est sous les gouttières des toits. On leur interdit de s’asseoir dans l’enceinte du village, de marcher pieds nus. Au marché, à la boulangerie, ils ne saisiront la nourriture qu’avec une pièce de bois. Ils avaient été lépreux, l’étaient-ils encore ? Oui, parce qu’il existe la lèpre visible et la lèpre invisible.

Dès lors on les laissa entrer dans les églises, par une porte basse qui leur était réservée, une porte basse pour qu’ils aient à courber la tête ; ils auront leur propre bénitier, ils resteront au fond de l’église. Il était bien connu qu’ils allaient à l’église parce qu’ils étaient hypocrites. Ils vivaient retirés depuis des générations, ils devaient rester isolés dans les leurs hameaux. Ils ne pouvaient se marier avec la «race pure» et allaient de cagoteries en cagoteries. Les Cagots étaient nés, au nord et au sud des Pyrénées occidentales.

On dit qu’un jour les Cagots de Rehouilhes affrontèrent et battirent les habitants de Lourdes grâce à leurs pouvoirs magiques. Les triomphants Cagots se servirent de leurs têtes pour jouer aux quilles de neuf[4][64] dans la forêt.

En même temps, dans le Monde Chrétien, le Diable se manifeste avec une pernicieuse violence. Les sorciers jettent des sortilèges. De tous les côtés des figures fantasmagoriques surgissent. Et s’ils sont de si habiles charpentiers, ces Cagots, n’est-ce pas qu’ils sont les descendants des bâtisseurs du temple de Salomon, d’où ils ont ramené la lèpre ? S’ils sont de si habiles tisserands n’est-ce pas qu’ils sont magiciens ? S’ils sont de si habiles forgerons, n’est-ce pas qu’ils sont près des feux de l’Enfer ?

 

Dans le Dénombrement de 1385, Menauton de Sus recense scrupuleusement toutes les maisons, même non soumises à l’impôt, les maisons inhabitées - des maisons, des granges ou bordes, souvent sans nom - et celles des chrestiaàs (plus tard appelés «Cagots»). L’ostau deu chrestiaàs apparaît souvent dans la liste, sans même qu’un nom de baptême n’identifie le chef de famille. On les nomme chrestiaàs comme on nomme une race d’animaux, commente Elisabeth Gaskell.

Le premier Cagot béarnais dont nous connaissons le nom s’appelle Domengoo de Momas, d’Artiguelouve. Momas est un village béarnais. Le Cagot qui s’établissait dans la cagoterie d’un autre village pouvait garder comme additif (au nom de baptême) le nom du village d’origine [5][65]…dont il était l’exclu. De nombreux Cagots landais - appelés Gésitains - portaient des noms de village. L’abbé Vincent Foix l’a montré pour les Cagots du sud des Landes, entre Mont-de-Marsan et Saint-Sever[6][66]. Il énumère neuf noms de villages portés par ces Gésitains… et ajoute «etc.» Pour notre plus grande frustration, Maucor en Chalosse n’est pas cité. Régis de Saint-Jouan cite des noms de villages béarnais portés par les Cagots. Momas, Héas, Sales, Saboye, Baylongue, Estibaux,. Mais pas de Maucor.

Pourtant Régis nous fera une grande joie. Il étudie les Cagots et nous dit qu’avant 1500 seulement treize Cagots portaient un nom : cinq pour le premier tiers du XIV°s. ; de 1551 à 1733, en cent quatre-vint deux ans, il n’a trouvé que sept Cagots portant deux noms additifs séparés par «dit». Le «dit» pour indiquer le nom de la maison qu’il habite.

Mais – Ô miracle ! - Parmi ce si petit nombre de Cagots figure Mathieu de Maucor, dit Capdeplaà, Cagot de Lalongue !

 

Mathieu de Maucor, dit Capdeplaà, Cagot de Lalongue

 

A Iupiter comme cagotz, caffars, botineurs, porteurs de rogatons, abbreviateurs, scripteurs, copistes, bulistes, dataires, chiquaneurs, caputons, moines, hermites, hypocrites, chatemittes, sanctorons, patepellues, torticollis, barbouilleurs de papiers, prelinguans, esperrucquetz, clercz de greffe, dominotiers, maminotiers, patenostriers, chaffoureus de parchemin, notaires, raminagrobis, portecolles, promoteurs, se porteront selon leur argent.

Rabelais. Les Pantagruelines Pronostications

 

 

Le Cagot (Cagotz, pour Rabelais) Mathieu était originaire de Maucor, il s’était établi à Lalongue, où il habitait la maison Capdeplaà, nous dit son identité.

La cagoterie de Lalongue est citée dans deux documents de 1379, mais dans le Dénombrement de 1385, pas d’ostau de chrestiaa. Saint-Jouan a fait une carte des cagoteries du Béarn en ce temps. Pas de trace d’une cagoterie à Maucor… puisque le hameau de Lar ne portait pas encore ce nom. Mais il existait bien, en 1385, un ostau deu chrestiaa au quartier Borc-nau de Morlaàs, où Rancote de Maucor avait aussi sa maison.

Entre 1641 et 1644, Mathieu a déclaré devant le notaire de Lembeye avoir vendu des terres à Jeanne Dufaur, de Gayon[7][67]. Voilà un acte exceptionnel, dans tous les sens du terme. Il reconnaît à Mathieu, Cagot, un droit de propriété. Il identifie «correctement» Mathieu pour valider la vente, en lui donnant une adresse (l’ostau de Capdeplaà).

Lalongue, Gayon, Lembeye sont des localités proches de Maucor et Morlaàs. Mathieu, suivant la tradition, avait quitté son hameau des Cagots de Maucor pour rejoindre une autre cagoterie, celle de Lalongue. Son nom tend à démontrer qu’il aurait bien existé une cagoterie à Maucor. Quel Maucor ? Maucor près de Morlaàs reste le plus probable. A Morlaàs les Cagots avaient leur fontaine, «la houn deus cagots», qui guérissait de la lèpre[8][68].

D’un autre point de vue, l’exceptionnel Mathieu fait la démonstration de l’évolution des mentalités de l’époque. Il possède la maison appelée Capdeplaà et des terres ! Pour un Cagot, c’est passer outre des siècles de pratique. C’est commencer une révolution. Longtemps les Cagots n’eurent pas le droit de posséder des terres. Ils avaient des droits stricts pour utiliser les terres communes et les forêts. Il leur était interdit, par exemple, d’avoir plus de vingt moutons, plus d’un cochon, d’un bélier et plus de six oies ; ils avaient droit à la toison des moutons pour en faire des vêtements, et au cochon à engraisser pour la nourriture d’hiver. Si le Cagot ne respectait pas la loi, le surplus lui était confisqué et partagé entre la commune et le bailli.

Et Mathieu habitait une maison dont le nom seul pourrait suffire à confirmer sa qualité de Cagot : Capdeplaà, cap de plaà, c’est la maison du bout de la plaine, de la longue lande, de  Lalongue. Au bout de cette lande qui donna son nom à Lalongue.[9][69]

Maître dans son art (de charpentier, de menuisier, de forgeron, de charbonnier ?) Mathieu s’était enrichi et avait acheté la maison Capdeplaà ou bien avait construit cette maison à l’extrémité de la plaine. Ou bien encore Mathieu avait épousé une Capdeplaà non-cagote et héritière. Cet évènement est si peu probable : le mariage «mixte» entre un Cagot et une non-Cagote ne fut autorisé par le Parlement de Navarre que quarante  ans plus tard.

Non loin de là, l’évêque de Tarbes autorise les Cagots à participer normalement aux offices dans l’église… à condition de payer autant que les autres. 

Tout en étant méprisés, vint un temps où les Cagots purent s’enrichir… et durent payer l’impôt seigneurial. Mais ils devaient rester une caste inférieure, dans l’esprit des bourgs. Surtout dans les signes apparents. En cette année 1640, à l’époque où Mathieu vendait des terres à sa voisine Jeanne Dufaur, les jurats[10][70] d’Oloron se plaignaient aux Etats de Béarn que Jean de Nay (Nay, localité béarnaise), cagot d’Oloron, avait fait bâtir une borde – maison – avec un pigeonnier…signe extérieur d’opulence et considéré comme une provocation par ces braves jurats. Ces mêmes jurats se plaignaient aussi qu’un autre Cagot, Jean de Capdeville, portait impudemment manteau, bottes et épée. Capdeville…Cagot du bout de la ville. 

Plus tard, en France, dans le même esprit de distinction –et de caste- des nobles demandèrent l’interdiction du port de certains vêtements par les bourgeois ; bien avant que les chemises du béarnais Lacoste soient autrement signifiantes.

 

 

Le mal d’Amou

 

Drin de hum nou goaste pas arré !

Un peu de fumée ne gâte rien

Parole de sacristain

 

Amou est un petit village de Chalosse, non loin du chemin de Vézelay pour Compostelle, ce par quoi il nous rappelle la Forêt de Maucor. Il est situé sur les rives du Luy de Béarn, juste en amont de la confluence avec le Luy de France, ce par quoi il nous rappelle le village béarnais de Maucor…

L’office du tourisme écrit : 

Ce joli petit village fleuri est récompensé par 4 fleurs. Charmant à souhait, il ouvre ses cours et ses jardins sur les ruelles d'autrefois ou sur les places ombragées de platanes centenaires. Il est classé station verte de vacances. Depuis le XI°s. la famille des seigneurs d’Amou devenue au XIV°s. les Caupenne, avait choisi son église romane pour y établir un mausolée.

La sérénité est une vertu que la mémoire ne vient pas troubler.

Après le XVI°s., par mariage, les seigneurs de Caupenne furent un temps co-seigneurs de la terre de Mauco. Ce village a tout pour nous plaire.

Mais c’est d’Amou qu’est partie en 1609, en fanfare, l’offensive générale menée contre la sorcellerie qui avait envahi le Nord-Ouest des Pyrénées. Un siècle après la déclaration de guerre du pape en forme de bulle, et la publication du Marteau des sorciers qui permit de faire connaître le code de sorcellerie et de démasquer sorciers et sorcières, Henri IV, homme civilisé, nomma dans la tradition de l’Inquisition, deux commissaires extraordinaires des sorciers du Labourd en Pays Basque, Jean d'Espagnet et, le plus fameux, Pierre de Rostégui de Lancre, avocat, puis Conseiller du Roy au Parlement de Bordeaux. On a dit cet homme «aimable, cultivé, bienveillant». Cet « écrivain à la plume élégante » avait publié, deux ans plus tôt, le Tableau de L’Inconstance et Instabilité de Toute Chose.

Il s'acquitta avec zèle de sa mission purificatrice. Dans un acharnement thérapeutique consciencieux, il fit danser les sorcières avant de les envoyer brûler.

Fort de son expérience de démonologue officiel, il publia :

·         Tableau de l'Inconstance des mauvais Anges et Démons, où il est pleinement traicté des Sorciers et de la Sorcellerie. Livre très utile et nécessaire, non seulement aux Juges, mais à tous ceux qui vivent soubs les loix chrestiennes.

·         L'incrédulité et mescréance du sortilège plainement convaincue, où il est amplement et curieusement traicté de la vérité ou Illusion du sortilège, de la Fascination, de l'Attouchement, du Scopelisme, de la Divination, de la Ligature ou Liaison magique, des Apparitions et d'une infinité d'autres rares et nouveaux subjects.

Documents de référence qui assirent sa notoriété et dans lesquels il écrit :

Le premier procès fut fait près d'Acqs (Dax) à quatre sorcières et un sorcier qui avaient avoué avoir donné le mal de "Laya" (forme magique de l'épilepsie) à de nombreuses personnes, Dans l'église d'Amou quarante personnes s'étaient roulé à terre et avaient aboyé comme des chiens.

Les faits établis, la première coupable fut trouvée.

La première sorcière appréhendée fut Françoise Broquerion, à qui il suffisait de s'approcher d'un maléficié pour qu'il tombe à terre et entre en crise.

Cette femme…avait renoncé en quelque sorte à son sexe pour prendre la nature d'un homme ou plutôt d'un hermaphrodite. Elle avait en effet l'expression, le langage et le maintien d'un homme et encore d'un homme rude, d'un sauvage qui n'est jamais sorti de ses forêts.

Ne nous méprenons pas : Lancre est le digne représentant de l’esprit des élites de son époque ; il fait tout strictement appliquer la loi ; il est le bras désigné des autorités spirituelles et temporelles. Le pape et le roi approuvent.

1623, l’année suivant la publication de son oeuvre L'incrédulité et mescréance du sortilège plainement convaincue, le pape Grégoire XV reconnaît le pouvoir des sorciers de jeter des sorts mortels et réclame le bûcher pour de tels crimes. En ce temps là le Soleil devait tourner autour de la Terre.

1623 toujours, Blaise Pascal naît dans cette ambiance. Il est lui aussi victime de convulsions, du mal d’Amou. Son père retrouve la sorcière. Menacée du bûcher, elle avoue. Elle transfère sans succès le sort à un chat noir, qui en meurt, mais Blaise ne guérit pas. Nouvelles menaces. Le père de Blaise la frappe… et l’enfant guérit. La sorcière a  prouvé son pouvoir. On l’arrête, on la juge, on veut la mener au bûcher, selon les prescriptions pontificales, mais Etienne Pascal, le père de Blaise dit que la guérison est naturelle. Il sauve la sorcière. Il pourra faire de son fils l’un des génies français[11][71].

Après Amou, le sieur de Lancre, constance plus qu’étrange coïncidence, fit route vers une autre terre des seigneurs de Caupenne et d’Amou, Saint-Pée-sur-Nivelle, située en Labourd,  au Pays des Basques. Saint-Pée se souvient mieux que Amou : Du château, édifié par les seigneurs de Caupenne, d’Amou et de Saint-Pée, il ne subsiste qu’une tour et de sinistres souvenirs. Appelé le château des sorcières, il fut le théâtre de procès en sorcellerie… 

Lancre affina son expertise en Pays basque :

La marque du Diable affectait fréquemment la forme d'une patte de crapaud chez les sorcières basques de la région de Biarritz.

Et sur ce sujet délicat, élégamment il versifia :

Elles prennent plaisir d'écorcher des crapauds
De poudre d'araignées assaisonnent leurs peaux.

Dans ce pays qui déjà avait frappé le moine Picaud par sa sauvagerie, Lancre notait que le mal restait profond chez les femmes basques.

Elles ne mangent que des pommes, ne boivent que jus de pommes, qui est une occasion qu'elles mordent si volontiers à cette pomme de transgression qui fit outrepasser les commandements de Dieu à notre premier père. Ce sont des Eve qui séduisent les enfants d'Adam; et, nues par la tête, vivant parmi les montagnes, en toute liberté, comme faisait Eve dans le paradis terrestre, elles écoutent et hommes et démons, et prêtant l'oreille à tous les serpents qui les veulent séduire.

Ah, les femmes ! La sienne ne lui donna pas d’enfant...

Lancre n’est pas seul à tenir ce discours. Pour le juge et démonologue Henri Boguet, grand chasseur de sorcières, le péché se transmet par la pomme et certaines pommes abritent des démons. C'est ce qu'il écrit dans son Dictionnaire exécrable des sorciers (1602).  Il se disait que pour savoir si une pomme avait été ensorcelée, il fallait la faire cuire.

Si elle pète, c'est le démon qui cherche à sortir, alors il ne faut pas la manger ; mais si elle cuit comme à l'ordinaire, on peut la manger en toute sûreté.

Ah, ces pommes ! que l’on sait être

le malum,[12][72], fruit du malus sylvestri, de l’arbre maléfique,

le fruit défendu, qu’Eve donna à Adam pour le séduire,

le fruit de la discorde qui a déclenché la guerre de Troie,

le fruit que donne les sorcières pour tromper les victimes,

le fruit qui cache sous une belle apparence le poison,

enfin, un fruit qui contenait autrefois du cyanure, nous disent les savants scientifiques du XX°s. 

Et du bois de pommier on fait les baguettes magiques…

 

Conséquent, Lancre avait démontré que l’inconstance de ce peuple avait un lien avec l’inconstance maladive de l’océan tout proche, dominé par le Diable.

Durant l’année 1609, les feux de fagots fumèrent à foison. Lancre dit avoir mis au bûcher quelques cinq cents sorciers, surtout des sorcières. Mais lorsqu’il eut brûlé un peu trop d’ecclésiastiques, l’évêque de Bayonne, incommodé, s’en inquiéta et intervint auprès d’Henri IV.

Drin de hum nou goaste pas arré ! Un peu de fumée ne gâte rien, disait le sacristain.[13][73] Mais trop…

Henri IV mort, des jésuites furent nommés pour parfaire le travail de Lancre.

En ce temps (1643) l'on parla grandement de faire mourir les sorciers, et arriva un commissaire en Chalosse qui en fit mettre grande quantité en prison. Mais ce fut une grande affronterie qu'il n'en mourut pas aucun.[14][74]

Il eut dû en mourir quelques-uns…

 


Tentative pour de comprendre pourquoi

 

Bois tordu fait feu droit.

Vieux proverbe

 

Il se disait d'un borgne, d'un boiteux, d'un bigle, d'un bossu, qu’il est marqué au B. Comme était marquées les sorcières, au signe du Diable, par le dessin de la patte de crapaud. Avec la même logique, que dire d’un Béarnais, d’un Basque, d’un Bigourdan, d’un Breton ? N’importe quoi. Et les Lancre de tous ordres ne s’en sont pas privés. Mais quelques observations nous amènent à trouver chez les « trois B » (Basques, Béarnais et Bigourdans) une unité, un fond commun propre au pays de Vasconia, dont parle le linguiste toulousain Jacques Allières. En font partie la pratique de la transmission du patronyme-toponyme, indissociable de la règle de l’héritage, l’existence des cagots, la puissance de la sorcellerie[15][75]… et l’exclusion du son V au profit du son B !    

Pour comprendre les événements, il faut comprendre les mentalités. Pour comprendre les mentalités il faut interpréter les événements et comprendre les mots qui les racontent. Ce qui n’est pas du tout cuit.

Ayant à partager des «bénéfices» avec le baron de Caupenne (d’une abbaye, dont il était abbé laïque), Montaigne connaissait ce pays que Lancre tenta de purger. Il écrit dans les Essais : Le Baron de Caupene en Chalosse, et moy, avons en commun le droit de patronage d'un bénéfice, qui est de grande estenduë, au pied de noz montagnes, qui se nomme Lahontan. Il alla en cure aux «eaux» des Eaux-Bonnes, en haute vallée d’Ossau, Béarn. Ce qui l’autorise à parler haut.

Déjà, avant que Lancre ne sévisse, Montaigne avait su trouver les mots de son temps pour qualifier les ardeurs des chasseurs de sorcières : C'est mettre ses conjectures bien haut pris que d'en faire cuire un homme tout vif, avait-il écrit. Ce qui fâcha les théologiens jésuites.

Montaigne était tolérant : il avait une sœur calviniste, Jeanne,  qui eut huit enfants d’un mari catholique. L’aînée de ces enfants, est Sainte Jeanne de Lestonnac, sainte catholique. Avant de devenir sainte, Jeanne eut sept enfants du baron de Lestonnac dont trois arrivèrent à l’âge adulte, ce qui était la norme. Surtout Jeanne de Lestonnac était contemporaine de Pierre de Lancre et tous deux ardents catholiques bordelais.

Parce qu’il n’avait pas eu d’enfants, Lancre fit, en 1616, une donation à l’Ordre de Marie fondé par Jeanne de Lestonnac, pour laisser un monument en l’honneur de la Vierge Marie. Ce qui permit de construire l’église sise rue de Hà, à Bordeaux. Jeanne ne sembla pas avoir été incommodée par la fumée des fagots : elle mourut à l’âge de 84 ans et fut sanctifiée en 1950.

Pierre de Lancre fit aussi construire le château de Toulouse-Lautrec, qui accueillit le peintre. Montaigne était riche et tolérant, Pierre de Lancre était riche et frustré. Et Dieu ingrat.

Un contemporain de Lancre, J. de Bela, magistrat souletin, esprit ouvert semblait-il, puisque protestant marié à une catholique, a une autre vision des femmes de son pays[16][76] :  Les Bohémiennes …estoient fort laides, noires et les cheveux d’icelles noires aussi, elles estoient des sorcières

Il trouve chez les Cagotes d’autres qualités : Ceux qui ont conversé avec des femmes ou des filles d’une telle engeance, disent qu’ils ont trouvé la partie inférieure du fonds[17][77] de leur ventre extrêmement chaude. Que non, il ne s’agit pas d’une conversation entre gens conversables, comme il se disait ! Le sens des mots a tourné sous le soleil. Le Dictionnaire de 1694 nous fait comprendre, avec «engeance», le fond (sans «s» final) de mépris contenu dans cette phrase.

Engeance. s. f. Race. Il ne se dit proprement que de quelques animaux domestiques, & particulièrement de certaines espèces de volatiles. Ces cannes sont d'une belle engeance. des poules de la grande engeance.

Il ne se dit des hommes qu'en mauvaise part, & par injure. Maudite engeance. engeance de vipères.

Comme il se dit des femmes cagotes. Christian Desplat semble malgré tout trouver chez Bela un fond d’humour.

Comment ce pays qui fit mourir tant de sorcières, fit-il à la même époque naître tant de saintes vocations ? Parce que les héros sont rares en temps de paix. Près de Dax – D’Acqs – région que Lancre alla purger, est né le futur Saint Vincent de Paul. En Pays Basque espagnol si sauvage est né le futur Saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus, le fameux ordre des jésuites formateurs des élites, mais aussi continuateurs de la mission de Lancre dans la chasse aux sorcières[18][78]. Et Sainte Jeanne de Lestonnac…

Dans ce siècle où Lancre traquait consciencieusement le sortilège, les premiers Académiciens, élite de l’élite, en donnent une première définition limpide, justifiant son action :

1694. Maléfice dont se servent les sorciers.

Ces Messieurs n’ont aucun doute quant aux pouvoirs des sorciers. Mais un siècle - de lumières - plus tard leurs éminents successeurs, par la magie d’un seul mot, font passer les sorciers de réalité à fiction :

1798. Maléfice dont se servent les prétendus sorciers. 

Prétendus…Le mal que s’était donné Lancre aurait-il été vain ?

 


Des racines et des ailes

 

Un homme qui, sachant ce que je savais sur le Mont des Tempêtes,

chercherait à découvrir seul la peur qui y rodait

 serait anormal.

H.P. Lovecraft.  Le mythe de Cthulhu

 

Comme Maucor, Maucapera identifie un lieu réputé dangereux ; et, comme Maucor, désigné utilisant l’image. Nous pouvons parler d’une catégorie particulière de toponymes pour ces noms de lieux forgés sur des sentiments de crainte.

Maucapera est le nom d’un pic du massif pyrénéen du Néouvielle, en Bigorre. Capera(a) désigne le capuchon, et par extension le curé ou le moine au capuchon. Ici il s’agit évidemment du capuchon de nuages, annonciateur de mauvais temps, de violents orages, et pire encore, de grêle. De même que Maucor, il n’a rien d’un nom péjoratif, irrespectueux. Le plus haut sommet des Pyrénées françaises est appelé Vignemale, hauteur mauvaise ; les Espagnols ont la Maladetta, la maudite, et les Catalans le Puigmal, le mauvais sommet. Il se disait qu’aux sommets des montagnes les sorciers se retrouvaient à grand bruit. Du pic d’Anie, à la «frontière» entre Pays Basque et Béarn, les Béarnais disaient[19][79] :

At soum d’Anio, brouches e brouchos, demouns e furios 

(Au sommet d’Anie, il n’y a que sorciers et sorcières, démons et furies). Pour les Basques y régnait Jauna Gorri ou le Seigneur Rouge. Il lançait sur les vallées orages, foudre, grêle et tonnerre. Le moine Picaud note que les Basques appelaient Dieu «urcia», apparenté au basque «ortziri» (tonnerre) et «ortzegun» (jeudi, «le jour du tonnerre», comme en allemand donnertag) selon les experts[20][80]. Les Pyrénéens, de la Rhune (L’Arrun), Laruns à L’Ariège, érigèrent des chapelles en montagne pour lutter contre les orages de grêle. Le si bien-pensant quotidien «L’Eclair des Pyrénées» se disait si bien le journal des trois B[21][81] : Béarn, Basque, Bigorre.

Les habitants de Bigorre ont voulu rappeler leur sentiment d’inquiétude, mêlée de respect, inspiré par les nuages menaçants. Peut-être une manière d’exorciser. Aucune poésie dans l’image, signe de temps difficiles.

Parfois mal interprété des cartographes ignorants, capera devient moine, pour les cols des Moines, près du Cirque de Gavarnie et près du Pic du Midi d’Ossau. Avec une autre vision du monde, les Vietnamiens ont nommé col des Nuages un superbe site. 

Mauléon, Mauvezin, Maubourguet, sont au sommet de cette catégorie de toponymes voulant imposer un sentiment de crainte. Ils n’expriment rien de péjoratif. Au contraire ils veulent signifier, par le choix délibéré d’un tel nom, le respect qui est dû aux habitants de ces villages. Mauléon dit bien : méfiez-vous des «mauvais» lions, des lions agressifs que nous sommes. Maubourguet et Mauvezin, «mauvais» villages, disent «ne m’attaquez pas, sinon nous serons «mauvais», c’est-à-dire impitoyables.

Les marins basques savent ce que «mauvaise mer» veut dire.

D’autres toponymes en «mau» ont du mal à atteindre cette dimension de respectabilité, aux yeux des hommes d’aujourd’hui, francisés donc prêts à y voir des sobriquets. Rien de péjoratif dans ces Maucaperàa, Maucor ou autres Maubarthe, Maucorrent, Mautalent ou Maumus qui suivent.

Maubarthe, est un mauvais terrain humide au bord d’un cours d’eau, devenu patronyme.

Maucorrent, chemin malaisé, devenu patronyme, qu’on dit, par ignorance de l’origine, désigner le caractère d’une personne.

Maumus, estar de mau mus, être de mauvaise humeur, pourrait être sans aucun doute un sobriquet s’il n’existait pas le village béarnais de Maumusson.  dit M.Grosclaude, qui était prêt à céder à la facilité.

Mautalent, nom d’un voisin de Maucoo, à Monein. Faute d’avoir identifié un toponyme on le dit être un sobriquet, que Palay dit vouloir dire envie, malice, méchanceté. Clément Marot a écrit :

Par mal talent les marastres terribles

Meslent souvent venins froids et horribles

Le toponyme à toujours des racines. Mais devenu patronyme il prend des ailes, il voyage. Loin du lieu, vieilli, coupé de ses racines, il s’étiole, perd toute saveur et son fruit flétrit. Laisse la rose au rosier. Si tu la coupes, elle en mourra.

*

*                      *

Ayant retourné le plus possible de souches pouvant cacher un trésor (et souvent rien trouvé), nous savons quels ont été nos doutes.

La Forêt de Maucor est sur la route nord-sud vers Compostelle. Après Lucmau, avant Hagetmau. Entre le «bois mauvais» et la «mauvaise forêt de hêtres», serait une autre mauvaise forêt, donc. Une forêt de chênes… En gascon médiéval, corau c’est le chêne. Alors surgit devant nous l’hypothèse de mau-corau devenu mau-cor ! Je laisse aux anthroponymistes le soin de dire de quel mal aurait souffert maucorau, il y a bien longtemps, pour s’atrophier en maucor, si tel fut le cas : ce fut un amuïssement, par lequel le dernier au s’est amuï, est devenu muet. Mais sur le modèle de Lucmau et Hagetmau il aurait fallu dire corau-mau, qui n’existe pas.

La Forêt des Tourments est bien plus fascinante.


Cagots et sorcières

 

Le bruit estoit que les Sorciers tenoient leur sabbat dans cette forest.

Sabbat. Dictionnaire de L’Académie française. 1ière édit.1694

 

Des Maucor exclus ont été Cagots, il n’est pas exclu qu’une Maucor ait connu les fagots. Le plus sérieusement du monde, conjecturant bien haut, peut-être, sachant ce que je sais, je vais dire ce que la comparaison des aventures des Cagots et des sorcières m’inspire.

Cagots et sorcières sont des créatures des mêmes siècles, apparues et disparues aux mêmes époques. 

Le Diable avait envahi le monde, inquiétant le bon peuple. Quand vint le temps d’une prospérité relative, la fatalité des manifestations du Mal n’était plus tolérée. Les remparts des nouveaux bourgs ne suffisaient plus à apaiser les craintes.

Cagots et sorcières ont existé parce que le nouveau monde civilisé des nouvelles bourgades n’était plus capable de tolérer des «anomalies» de plus en plus marquées. Marquées au sceau du Diable, dans leurs esprits. (Que ce soit, sur la peau, la marque du pacte fait avec lui, en forme de patte de crapaud pour les sorcières ou les traces de leur atavisme pour les Cagots, la marque du Malin ou du mal se cachait quelque part dans l’intimité de leur corps) Ce monde des bourgs se sentait menacé par ces gens qui cachaient leurs pouvoirs si particuliers de magiciens du petit matin, de danseurs lubriques, de femmes des forêts ou d’ensorceleurs. Il était inquiet de différences devenues incomprises. Il fallait se protéger par des remparts plus hauts que les murs et en même temps extirper ce mal.

Cagots et sorciers, séparément, se retrouvaient dans les bois, chacun selon ses rites. Les sorciers pour le sabbat[22][82], les Cagots pour exercer leur magie. Il fallut neutraliser ces éléments nuisibles pour que les autres, les « sangs purs » puissent vivre pleinement. Comme s’il s’agissait d’une forêt que l’on veut faire prospérer, on fit un repérage des éléments nuisibles selon les critères, le marquage, l’abattage pour les sorcières mais une simple enclosure, un parcage, pour les Cagots.

S’il était démontré que les Cagots étaient aussi sorciers… mais ce ne pouvait être et ne fut jamais le cas. Parce qu’ils étaient fondamentalement de nature différente : les sorciers – des sorcières souvent : « un sorcier, dix mille sorcières » - étaient ceux de la race pure vendus à Satan et devenus énergumènes, alors que les Cagots étaient de la race maudite de Dieu. Les sorcières étaient à traiter individuellement, les Cagots collectivement. Ils étaient le feu et l’eau, selon l’expression du temps. C’est-à-dire différents et même opposés. Avec les sorcières la menace était grande, parce que le ver était dans le fruit ; avec les Cagots, c’était un autre fruit. D’où une stratégie dure pour neutraliser les sorcières, et une stratégie relativement «molle» pour neutraliser les Cagots.

L’identification des Cagots était aussi malaisée que celle des sorciers. Mais leurs marques physiques, contrairement à celles des sorciers, n’étaient pas officiellement codifiées par l’Autorité, mais « connues de tous » (pas de lobe de l’oreille, une odeur nauséabonde, des yeux gris-bleu, et d’autres encore). Identification d’autant plus délicate qu’ils savaient apparaître comme « normaux », par des pratiques magiques : A Morlaàs, « la houn deus cagots » (la fontaine des Cagots) guérissait de la lèpre. (Raisonnablement, toutes les fontaines réservées aux Cagots devaient guérir de la lèpre…) Mais, il va de soi, les Cagots guéris devaient rester néanmoins Cagots. L’eau guérissait donc les Cagots, mais le feu devait être employé pour guérir des sorcières. Les Cagots restaient crus, les sorcières devaient cuire, de même qu’il fallait faire cuire les pommes douteuses pour savoir si elles étaient ensorcelées. La riposte doit toujours être appropriée, ont dit les bons stratèges.

Repérés à l’écart des bourgs, près des bois, au bout du chemin, ils étaient marqués (ils devaient porter la patte de canard en tissu rouge), circonscrits dans leurs pauvres hameaux, soumis au couvre-feu, interdits de mariage avec la « race pure ». Alors ils pouvaient vivre que dans l’espace et le temps autorisés… Ils pouvaient aussi mourir de la main d’un « pur », ce qui n’était pas plus grave que de tuer le chien du voisin. Les Cagots n’avaient pas de lien avec Satan, contrairement aux sorcières, damnées de la Terre, mais, ces dits descendants de Salomon avaient « seulement » été déclarés maudits par le Ciel.

Le processus de neutralisation des sorcières fut plus abouti. D’un germe dans l’imagination populaire pour décrire les manifestations désordonnées du Malin, éclairé par une théorie sans faille du pouvoir spirituel qui codifia les pratiques sataniques naquit une nouvelle croisade : traitant à l’échelle européenne, sous le patronage du pape, le pouvoir temporel devait localement détruire les sorcières.

Le repérage se fit par appel au bon peuple : des monitoires[23][83] affichés à l’entrée des églises appelaient à dénoncer les sorcières. Repérées, elles étaient brutalement décollées du sol,  pour les dissocier du feu du centre la Terre, du monde de Satan. Les marques du Diable codifiées par les docteurs de  l’Eglise, étaient découvertes « scientifiquement » sur les corps des possédées par des docteurs en médecine spécialistes. Quelques tortures et les sorcières avouaient. Puis il fallait les brûler, suivant les prescriptions papales.

Le pape a dit le droit et le devoir, le bon peuple a fourni la matière combustible, Lancre allumé les fagots, payés par les familles des sorcières.

Puis vint le temps où les ardentes ardeurs purificatrices diminuèrent. Les sorcières et les Cagots purent vivre et respirer.

Forcés à utiliser les moyens du bord – du bord des bourgs et des bois - les Cagots, d’habiles bricoleurs, surent devenir des maîtres reconnus, aux métiers divers, enrichis, au cours des siècles, par l’apport des connaissances de nouveaux exclus, par les voyages de cagoteries en cagoteries, leur expérience. Leur intelligence, leur art, fut de savoir s’adapter, imaginer, improviser. Ils ne furent jamais des primitifs. Enfin la reconnaissance de leur savoir-faire, de leurs compétences d’habiles charpentiers, forgerons ou tisserands  fit autant pour leur intégration progressive que la volonté tardive de l’évêque. Ils étaient devenus les experts fabricants de ponts en bois, charpentiers des châteaux et des églises, tisserands du « linge basque », guérisseurs ou médecins. Et les Cagots appréciaient cette réputation méritée de magiciens que leur donnaient les gens du bourg.

Le concile de Morcenx, en 1326, les autorisa à se marier (à l’église, mais entre eux). Vers 1682, le Parlement de Navarre autorisa le mariage entre un Cagot et une non-Cagote. En 1760 les Cagots eurent officiellement le droit de se marier avec «la race au sang pur».

Au XVIII°s., le docteur Guyon fit une expertise médicale sur un échantillon de Cagots. Il observa et dit que les Cagots sont des gens normaux. Pas d’oreille sans lobe, pas d’horrible odeur dégagée de leur corps, un sang de couleur normale ; de plus ils vivent vieux, les bougres…

Mais la répugnance à s’allier à des Cagots persista jusqu’au XIX°s. La Révolution en fit des citoyens. Ils furent de fidèles grognards, certains partirent pour les Amériques.

Les métiers des derniers héritiers des Maucor - métiers du bois et du métal, et aussi sage-femme[24][84] - tendraient donc à montrer qu’ils tiennent plus des maîtres Cagots que des seigneurs. En l’année 1900, à Laruns, au cœur de la vallée d’Ossau était un Maucor charron, mon arrière-grand-père, un autre était cordonnier.

Descendants de l’exceptionnel Mathieu de Maucor, dit Capdeplaà, Cagot de Lalongue ? Rien n’est exclu.