8 - Happy end

Dans un monde virtuel

 

Un scribe qui ne connaît pas le sumérien n’est pas un bon scribe

 dicton akkadien

 

Aujourd’hui, lorsque le monde de la réalité virtuelle joue devant ses écrans d’ordinateurs, il réinvente un Moyen-Age pittoresque, flamboyant, coloré, imagé, enluminé même, violent mais indolore. Après avoir traversé des tempêtes ou des forêts dans des tourmentes diaboliques, les morts ressuscitent pour une nouvelle aventure. Les  descendants ont tout oublié de la vie de leurs ancêtres. Mais ils continuent à traverser la Forêt des Tourments dans des jeux de rôles ébouriffants. Ils jouent avec toute la planète[1][104] à ce jeu «Tempest» dans lequel les pouvoirs magiques ont pour noms :

Abandon de l'espoir Autel de la démence Contrée ensorcelée Protectrice angélique Apocalypse Aigle chasse-nuages Vipère d'étain à ressort Frénésie sanguinaire Bouillonnement Chambre froide Contresort Parchemin maudit Obscur bannissement Désenchantement Déboutement Effroi de la nuit Cache des rêves Convulsions de fièvre Champ des âmes Forêt Langue de grenouille Géant de Boiscoeur Tortue cornue Humilité Moquerie du diablotin Perspicacité Intuition  Invulnérabilité Bébé chacal Titan de marbre Guetteur des marais Maître leurreur Corgueule Dédale des distorsions Méditation Mignon des landes Harde de bâtards Source naturelle Révolte de la nature Tempête d'aiguilles Pas de quartier Scarabées à pinces Landes de pins Diablotin de l'Abîme Siphon d'énergie Fils de marionnettes Pluie de larmes Croissance luxuriante Rancune téméraire Recyclage Bassin réfléchissant Seigneur de guerre renégat Roulement de tonnerre Labyrinthe de racines Terre brûlée Effleurement de feu Chercheur de trouées de ciel Offrande sereine Tempête de distorsion Salve d'antimagie Greffe spinale Pluie de pierres Front de l'orage Chevaucheur des alizés Tranquillité Force verdoyante Terres dévastées Chien de garde Chuchotements de la muse Danseur du vent Étreinte de l'hiver Sage des bois Juste cause.

«Corgueule», cet étrange pouvoir magique, traduit et vendu par les auteurs du jeu sous forme de carte illustrée, devient, en espagnol et en anglais, «Maucor» et «Mawcor» ! «Ces noms sortent de l’imagination des auteurs», m’a-t-on affirmé par e-mail. Encore magique !

Ces auteurs ne connaissaient pas le pouvoir de Saint Grat, le saint béarnais que l’on invoquait en latin pour calmer les tempêtes : Sancte Grate, Tempestatum sedator, Ora pro nobis. Ils ignoraient aussi le pouvoir des cloches, que l’on faisait sonner pendant les orages pour chasser le Démon et éviter la grêle ; ils ignoraient le pouvoir des curés qui jetaient leur chaussure en direction de l’éclair ; ils ignoraient le pouvoir des «pierres de foudre», celles qui avaient déjà reçu la foudre et qui ne pouvaient, de ce fait, plus la recevoir et étaient donc protectrices. Informés, ils eussent créé et vendu d’autres cartes magiques. 

 

Dans la science-fiction

 

Ne désespérez jamais, faites infuser davantage

Henri Michaux, écrivain belge

 

Dans le monde réel français, le mot cagot, désuet, n’évoque plus qu’un bigot, un faux dévot, un tartufe, un hypocrite. La mémoire courte fait des miracles sémantiques. Dans le monde de la fiction les Cagots sont devenus des personnages hors du commun jusqu’à être des extra-terrestres, des aliens. Deux grands auteurs de science-fiction américains, Lovecraft et Trévanian, se sont inspirés de leur aventure et de son happy end.

Trevanian, pseudonyme d’un professeur de l’université du Texas, retiré au Pays Basque, est l’auteur de «Shibumi». Un de ses lecteurs américains en parle ainsi : Le héros de Shibumi vivait dans les Pyrénées françaises… Son meilleur ami était Basque, un pittoresque poète basque qui utilisa le pseudonyme «Le Cagot» (qui, je présume, est Français), nom choisi pour sa valeur symbolique.

En effet, tout un symbole. Et, en référence, sur la Toile, le site d’un «Le Cagot» américain nous parle d’art…

H.P. Lovecraft (1890-1937), étrange écrivain vivant cloîtré, est l’inventeur d’un monde fantastique à la dimension cosmique[2][105] :

les Tcho-Tcho partirent pour les Pyrénées. Ils passèrent des générations dans les bois… Les Tcho-Tcho, aisément identifiables,  furent extrêmement vulnérables au génocide. Grâce au lait de Chêvres et à la pensée positive, ils grandirent et commencèrent à ressembler aux autres races de la région…

H.P. Lovecraft donne le secret des Cagots Tcho-Tcho : s’intégrer par la pensée positive. Malgré tout – et ici tout n’est pas rien – par leur force de pensée, leur force de caractère, les Cagots, solidaires, fiers - à tel point que les «sang pur» leurs reprochaient d’être susceptibles - ont été totalement victorieux sur le terrain de l’intégration. Si bien intégrés, ils ont disparu.

 

 
Chez les bouddhistes

 

Aujourd’hui toujours, le retentissement planétaire de la terrible histoire des Cagots se mesure sur la Toile. L’Université japonaise de Langues et Cultures de Nagoya publie consciencieusement sur Internet « An Accursed Race », Une Race Maudite, un beau texte de l’écrivaine anglaise du XIX°s. Elizabeth Gaskell sur la tragédie des Cagots. Non pas, hélas, pour le sujet traité, mais parce qu’il s’agit d’une œuvre de la romancière contemporaine de la reine Victoria et de Charles Dickens, biographe de Charlotte Brontë[3][106], et inscrite au programme de l’Université.

Le Japon se modernise. Le 11 mai 2001, le tribunal de Kumamoto, province de Kyushu, déclare que la loi 1953 en vigueur violait les droits de l’homme reconnus par la Constitution japonaise et condamne l’Etat. Cette loi bannissait les lépreux. Ils étaient internés dans des établissement entourés de grillages, sur des îles isolées. Le Japon a de nombreuses îles. Ces lépreux, abandonnés des Trois Trésors (le Bouddha, la loi et les moines), étaient punis pour une faute commise dans une vie antérieure ; ils étaient nommés les non-humains.

Après le jugement, Hyozo Tsutsumi a dit : Nous sommes à nouveau des êtres humains.[4][107]

 

 
En Mongolie Extérieure

 

            Oulan-Bator, le 5 juin 2001, de notre envoyé spécial[5][108]

C’était un pays où les habitants n’avaient plus de patronymes. Un pays purgé de ses noms de familles. Un pays où l’on se connaissait que par son prénom, certes plus poétique qu’un simple numéro mais tout aussi négateur d’identité.( C’était le Béarn, il y a mille ans...) Les individus partageaient en masse les mêmes prénoms. Autant dire qu’ils n’existaient guère.( C’était le Béarn, il y a mille ans…)

…on comptait dix mille femmes Altantsetseg (Fleurs d’or), autant de Narantsetseg (Fleurs de soleil)

Autant dire une quantité innombrable : en Asie, dix mille ans c’est l’éternité.

Le communisme des steppes avait supprimé, en 1925, l’usage des patronymes pour éradiquer le féodalisme, pour supprimer les références aux clans, au travers des noms de familles. Aujourd’hui les Mongols peuvent retrouver l’usage des patronymes, mais en trois générations soixante pour cent d’entre eux ont oublié le nom de leur famille. Heureusement, le Directeur de la Bibliothèque centrale d’Etat en a dressé l’inventaire, par préfecture.

Mais personne ne veut plus s’appeler «famille des sept ivrognes», «famille de la chienne au visage sale», « famille des poux» ou «famille des voleurs». Ils sont évidemment très nombreux à préférer parmi les anciens noms celui de Gengis Khan : «Borjigon», le maître du loup bleu. Ce qui ne résout rien.

La solution pourrait peut-être venir de la réinvention pure et simple des patronymes inspirés des profils contemporains de chacun., écrit notre correspondant. Nul doute qu’il s’agira du meilleur profil.


Du bon usage de la pensée positive

 

Un jour, à Sauvagnon[6][109], d’un coup de baguette, une fée béarnaise transforma le M en B. Le Mal devint le Bien, le laid se changea en beau et Maucor devint Baucor ! Dans les oubliettes, les malentendus et les sous-entendus suggérés par le «Mau» ! Au diable le signifié mal compris. Mutatis mutandis, la pensée positive avait fait le nécessaire. Et trois fiers et beaux Baucor naquirent à Sauvagnon entre 1891 et 1915.

Pour parachever l’œuvre, toujours à Sauvagnon, il naît dans ces années un bébé Beaucor[7][110], nom d’une beauté francisée, dans lequel, hélas, certains mauvais esprits verront un noir corbeau, en verlan.

Vous attendez, comme moi, la suite. Elle vient à point. La pensée positive atteint le sommet de son art avec la création du patronyme Beaucorps. Et le black devient blanc ! Il ne pouvait naître des Beaucorps que dans la cité des beaux esprits. Dans le V°Arrondissement de Paris, à la Belle Epoque comme il se doit, naquirent deux Beaucorps. Ils ont laissé une descendance. La question la plus pertinente est de savoir si ces Beaucorps sont tombés de la branche des Maucorps ou bien de celle des Beaucor. Ici aussi je laisse ouverte la question.

Je n’apporte pas la preuve de ces transformations, mais une intime conviction suffit pour condamner le coupable. La voie est tracée pour qui veut aller chercher cette preuve dans les archives des registres d’état civil de Sauvagnon et du V°Arrondissement de Paris.

Pour vérifier si une symétrie existait, je devais au lecteur d’aller explorer la liste des 1 329 359 patronymes français portés sur le siècle entre 1891 et 1990. Il n’existe ni Baucors, Beaucors (avec «s») ou Beaucort. Il n’existe pas non plus de Beaucorse…

Pour tenter de satisfaire les insatisfaits, les rigoureux du raisonnement, les maniaques du détail, je me devais aussi d’aller vérifier si d’autres variantes orthographiques du patronyme toponymique Maucor portant sur l’initiale existaient. Je vous rassure. Le M ne fut transformé qu’en B, avec, marginalement, la trace d’une naissance, probablement accidentelle, d’un Daucor en Tarn-et-Garonne  (De B à D, à l’oreille, la distance est faible)

Dans l’élan j’ai vérifié qu’il y avait peu de Beaucoup (94 naissances sur un siècle) et encore moins de Beaucou (2). Leur répartition géographique les exclut a priori de la liste des branches dérivées de Maucor.

 Maucor est la souche et le tronc d’un bel arbre millénaire aux branches multiples ; des ramilles, ramillons, ramules ou ramuscules, nées sous des époques et des climats différents, des branches droites ou tordues, poussées dans l’ombre, sous la tempête ou sous un soleil printanier, façonnées par le vent du moment, qui ont pu donner Maucoo, Maucôô, Mauco, Maucort, Maucors, Maucorps, Malcorps, Maucour, Maucours, Macor, Mancor, Baucor, Beaucor ou Beaucorps.

Hélas, naturellement, ces branches ont fait quelquefois du bois mort. Elles ont aussi donné des glands pour nourrir les cochons.

Bien entendu, cet arbre ne peut être qu’un chêne.

 

 

Epilogue

Si vous attaquez Martin, il faut le tuer,

 sinon c’est lui qui vous tuera.

Jean-Baptiste Lamazou,

chasseur d’ours de Borce, vallée d’Aspe[8][111]

 

Cet essai de reconstitution de l’odyssée du nom de Maucor est forcément incomplet et inachevé ; des questions sont toujours posées, les réponses toujours contestables. S’il a fallu, pour comprendre, plonger dans l’Histoire et aborder des sujets universels, ce fut en apnée. Quelques fois l’oxygène a manqué. Aussi la lumière, quand nous avons franchi la porte des eaux obscures qui ouvre sur le domaine des morts, dont parlent les antiques pierres funéraires. Malgré tout nous avons découvert que Maucor prenait ses racines en Vasconia, son substrat, pays sans Gaulois ni Francs, et ouvrait sur un monde bien plus vaste et plus riche que le Béarn et sa petite seigneurie de Maucor.

Ce fut un prétexte pour explorer le passé des mots et des morts, des gens de cette Terre (et ce fut un beau voyage). Il a servi de fil d’Ariane pendant mille ans, mais le fil(m) arrive en fin de bobine. Nous pourrions légitimement souhaiter que le nom historique de Maucor survive, pour ce qu’il représente.

Mais il n’y aura pas résurgence des noms disparus. Ranguedat, lui aussi nom d’ostau béarnais en 1385, est bien mort. Maucor est menacé. En Béarn et Pays Basque les patronymes nés de la terre sont étouffés par ceux venus des aires environnantes. Ils ont déjà perdu la bataille statistique[9][112]. Les exotiques Martin y seront bientôt plus nombreux que les Etcheverry et les Laborde. L’Histoire a montré que les vainqueurs ont toujours imposé leur langue aux vaincus…Déjà Etcheberry a été romanisé en Etcheverry. 

A la Belle Epoque, autour de l’année 1900, Martin était le patronyme le plus porté en France, suivi de Bernard. En Aquitaine, Martin arrivait en 7ième position, Bernard en 14ième. Dans les Pyrénées-Atlantiques, Martin était en …193ième position.

Trois générations plus tard – pour les naissances de 1966 à 1990 – Martin devenait le nom le plus porté en Aquitaine, et Bernard le 4ième. En Béarn et Pays Basque, Martin montait de la 193ième à la 5ième position.

Il est prévisible, parce qu’inexorable, que dans les années 2080, Martin y soit le plus fréquent des noms de famille.

Voilà pour les Martin et Bernard venus du Nord. La situation est plus brutale avec les Garcia, Lopez et Martinez venus d’Espagne (Martinez n’est que la forme espagnole de Martin !)

En fin du XX°s., Garcia se glisse parmi les dix premiers noms français.

En 188ième position en Aquitaine à la Belle Epoque, il y est en 2ième position derrière Martin trois générations plus tard. Il est en 3ième position dans les Pyrénées-Atlantiques, derrière Etcheverry et Laborde. Lopez est 7ième en Aquitaine, 4ième dans les P-A. Martinez est 9ième  en Aquitaine, 6ième dans les P-A.

Paradoxalement, les vaincus de la Guerre d’Espagne immigrés en France sont ici des vainqueurs statistiques. Les Bordenave et Loustau, qui occupaient les 5 et 6ième places au début du XX° siècle dans les P-A., laissent ces places aux Martin et Martinez ! Ils passent respectivement en 20 et 26ième positions.

Martin et Martinez sont, au même titre, des intrus en Aquitaine, en Pays Basque et en Béarn. Le temps va brouiller la trace de cet usage local si particulier, qui voulait que les patronymes soient issus des noms de terres (ou de maisons, ce qui revient au même). En 1900, les six premiers des P-A. sont encore des noms de maison ou de terre, Etcheverry, Laborde, Cazenave, Lalanne, Bordenave, Loustau. «Etche», en basque, «borde», «caze», «oustau», «mazou», en béarnais, désignent une habitation. Lalanne désigne la maison bâtie sur la lande.

L’accentuation de la domination des noms français les plus répandus accompagne la disparition des noms rares. Ce sont les effets de la même loi statistique.

Laisserons-nous disparaître à jamais ces patronymes rares, monuments historiques ? La réponse est aujourd’hui «oui». Même si un projet de loi du Parlement français, tout chaud, laisse le choix entre le patronyme du père et celui de la mère pour nommer les enfants[10][113]. Les parents devront le décider lors de leur mariage. Ce projet laisse entrevoir une chance d’offrir un sursis aux patronymes en danger ; à chaque génération, la survie d’un nom rare dépendra de la décision du couple.

Cette loi «égalitariste» nous rappelle cet usage de Béarn, Bigorre et Navarre :

Jusqu’aux XIII°-XIV°s. l’usage était que le nom de la famille se transmette comme l’héritage, basé sur le droit d’aînesse pur ; que l’aîné des enfants, fille ou garçon, hérite sans partage de la maison, et de son nom. S’il s’agissait d’une fille, son mari en prenait le nom. Ce qui facilitait la survivance de patronymes «historiques» mais rares comme celui de Maucor. En conséquence, deux frères pouvaient porter des noms différents, ce que le projet de loi n’accepte pas.

Mais le Dénombrement des feux de Béarn de 1385 montre que cette pratique égalitaire entre filles et garçons n’était déjà plus d’usage en 1385. Les cap d’ostaus féminines étaient héritières faute d’héritier mâle dans la maison. Usage qui dura au-delà de la Révolution. Nous l’avons vu à Sendets et Louvie-Juzon.

Rappelons-nous que, malgré la loi, les ours pyrénéens ne seront pas sauvés contre l’avis des troupeaux de moutons.

 

Alain Jean-Bernard Lalanne

Pau, Béarn,

le 6 juillet 2001